vendredi 28 août 2015

Christian Etongo : Sur le chemin de l’art performance

Depuis quelques années, il se consacre essentiellement à cette pratique artistique encore peu connue et pratiquée mais dont il porte bravement l’étendard au Cameroun. Sa démarche artistique est le rituel mystique et sa signature, une poupée nommée Simba. A 43 ans et des rêves plein la tête, il retrousse ses manches et se débroussaille un chemin à l’international. Portrait.

Christian Etongo.
Au quartier Messa-Si où il s’est établi il y a quelques semaines seulement, Raphaël Christian Etongo est monsieur tout le monde. Il passerait certainement inaperçu s’il ne portait cette énorme tignasse rastas. Ce matin de juillet 2015, il a choisi de les garder sous un bonnet au bleu passé. Loin de l’effervescence du centre-ville de Yaoundé à la veille de la visite présidentielle de François Hollande, Christian Etongo nous reçoit avec une grande simplicité dans sa maison. Dépouillée. Car il sait que rien, sur cette terre, ne lui appartient vraiment. Aussi a-t-il appris à vivre dans l’abondance comme dans le dénuement. 

Une philosophie que la vie lui a inculquée à la dure, au prix de mille épreuves. Embrassades de la maîtresse de maison, salutation des quatre enfants et on peut s’installer sur la véranda pour trois heures de conversations qu’on ne verra pas passer. Dans la fraîcheur du climat yaoundéen, le passé se mêle au présent et les mots essaient d’expliquer les ressentis, la bouche parlant de l’abondance du cœur.

Christian Etongo se définit avant tout comme un artiste performeur. Probablement le seul au Cameroun qui se consacre essentiellement à cette discipline pratiquée de manière sporadique par des plasticiens. Un risque de réduction des opportunités qu’il assume pleinement. Heureusement pour lui, « la mayonnaise prend », reconnait-il avec fierté. D’autant plus que la plasticienne nigériane Odun Orimolade a décidé de consacrer sa thèse de doctorat PhD à son travail. Et qu’il multiplie les voyages à l’étranger pour présenter ses créations : Suède, Allemagne, Afrique du Sud, Nigéria, Zimbabwe, Togo, Bénin, Côte d’Ivoire, Belgique, Niger, Pologne. Artiste pluridisciplinaire au départ, il a trouvé en la performance l’aboutissement de toutes ces disciplines qu’il a pratiqué sans grand éclat : danse, théâtre, peinture, installation, littérature, etc.

A l'affiche des Ravy 2014.
Artiste a plusieurs vies
Etongo se produit aussi bien sur scène que dans la rue, au Cameroun et à l’étranger au gré de ses pérégrinations. « Il a beaucoup contribué à écrire les pages de l’art performance au Cameroun », affirme Serge Olivier Fokoua, le promoteur des Rencontres internationales des arts visuels de Yaoundé (Ravy), une biennale qui le révèle en 2010. Même si c’est à partir de 1998 qu’il se lance véritablement dans l’art performance. 17 ans de carrière aujourd’hui fait de haut et de bas, de chute et de relève, de passage à vide et de prise de conscience.

Comme un chat, Christian Etongo a eu plusieurs vies. Avant 1998, il est danseur et comédien. Il passe successivement dans les compagnies Massey move de Berthe Effala dès 1995 et Black Roots de Marcel Ngoua. Dans son travail, il essaie d’inventer des mises en scène qu’il pense originales et appelle ses créations « spectacle d’art plastique ». C’est ainsi qu’en 1997, il présente « La mort et le fou » à Yaoundé. La même année, il rencontre le plasticien Pascale Martine Tayou. Ayant vu son travail, ce dernier lui apprend qu’il fait de l’art performance et lui fournit une documentation qu’il lit minutieusement. A cet instant-là, Etongo comprend que c’est là sa voie et s’y lance à corps perdu. Désormais, il relègue les autres disciplines au second plan. Même s’il continue à pratiquer le théâtre et la danse, allant même jusqu’à porter le titre de directeur artistique de la compagnie de danse Mook, fondée par André Takou Saa.

Mais la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Etongo présente ses créations ici et là, les cachets sont minables, le futur flou et les charges familiales d’une femme et deux filles pèsent sur ses épaules. A partir de 2005, il traverse une période de doute et de questionnements qui va l’amener à se retirer complètement du milieu artistique. Il rentre donc «au quartier », ouvre une boutique sur les traces de son père commerçant, en même temps qu’il donne des cours de gymnastique.  

Il pense s’être éloigné de la culture mais elle revient toujours à lui. A ses moments perdus, il poursuit ses lectures sur l’art performance et se documente sur les rituels mystiques. Dans cet éloignement, il ne trouve pas satisfaction. Il perd son emploi de prof de gym, sa boutique fait faillite, sa compagne s’en va, ses enfants sont dispersés. Lui-même doit trouver refuge chez un ami, dans le ghetto de Ngoa-Ekelle à Yaoundé où il apprend à se reconstruire. D’abord faire enfin le deuil de sa mère qu’il a perdu en 2000, puis se réconcilier avec lui-même, reconstruire sa vie de famille autour d’une nouvelle compagne et enfin, retrouver l’essence de son être : l’art. Le bilan de sa vie n’est pas élogieux mais il a encore du courage pour se lancer dans la course. Et peut-être prouver à son père déçu que son seul garçon est un homme.

Quartier Sud.
Des séquelles invisibles
Christian Etongo fouille alors dans ses tiroirs et en sort un texte théâtral. « Exil », devenu « Quartier Sud », porte sur l’immigration clandestine et se souvient de milliers d’Africains disparus sur les chemins tortueux de l’Europe. L’artiste s’inspire de l’environnement dans laquelle il vit, où il côtoie au quotidien des jeunes désœuvrés, la misère, le Sida, les délestages, etc. Il s’inspire aussi et surtout de sa propre expérience d’immigré clandestin rapatrié d’Espagne. En 1993, Etongo a 21 ans quand, avec une bande de cinq copains, il décide de tenter l’aventure. Portés par le vent de la feymania dont ils veulent faire métier en Europe, ils traversent le Nigéria, le Niger, l’Algérie et le Maroc. 

La faim, la soif, la rage et la peur ont raison du groupe qui se divise. Mais Etongo sait que « le courage ce n’est pas d’avoir peur mais d’avancer quand il le faut ». Après des mois de galère, lui et deux autres finissent pas trouver de l’argent pour la traversée. A l’embarquement, ils sont interpellés par la garde civile espagnole et placés en maison d’arrêt pendant trois mois. Après quoi, ils sont rapatriés en 1994.

Dans « Quartier Sud » qu’il a présenté une quinzaine de fois, l’artiste relate donc une expérience dont il porte encore les séquelles invisibles. C’est par cette performance qu’il signe son come-back le 29 novembre 2009 au Centre culturel Françis Bebey fondé par Jean-Claude Awono et aujourd’hui fermé. Une date qu’il n’oubliera jamais, car elle est celle de sa seconde naissance artistique. Puis, Urban Village de Daniel Sty-White l’accueille et ensuite, c’est au tour des Rencontres d’arts visuels de Yaoundé (Ravy) de lui ouvrir les bras en avril 2010. Une nouvelle vie s’offre à lui et c’est à deux mains qu’Etongo la saisit.

A ce moment-là, son esthétique est plus aboutie et s’est débarrassée en grande partie du côté spectacle. Il essaie aussi de le codifier et se lance dans le rituel mystique. Il explore des rites béti : le tso, rite expiatoire et purificatoire que sa grand-mère le fait subir à 6 ans et l’essani, dance funéraire. Ce qui effraie parfois un public non averti qui crie alors à la sorcellerie. Surtout que depuis 2011, Etongo a adopté sur scène trois éléments rituels qui forment sa signature : une poupée baptisée Simba qui aurait pu être vaudou, un chasse-mouche par lequel il s’accorde le pouvoir de pratiquer devant témoins un rituel réservé aux initiés et une chasuble rouge, cette couleur renvoyant ici à la vie et non à la mort. « Je me suis rendu compte que j’ai besoin d’éléments rituels comme un prêtre. Ces éléments me permettent de me mettre en condition mentalement et spirituellement. Parfois ils n’interviennent pas directement dans la création mais sont là comme objets scénographiques », explique-t-il.

Etongo et ses éléments rituels.
Introspection
Loin des études en métallurgie qu’il a suivi dans grand enthousiasme jusqu’à ce que la barrière du Cap se dresse sur sa route, son travail de performeur est exploratoire et ses créations s’enrichissent sans fin, d’où les déclinaisons en séries pour chaque création. Pour le plasticien Landry Mbassi, « Etongo est le plasticien qui semble avoir le plus assimilé la notion de l'art performance -si tant est que cette notion peut être circonscrite -. Son regard sur cette discipline est véritablement celui d'un pionnier. C’est un artiste qui, au fil du temps, se construit une identité (visuelle) particulière au travers d'un discours saillant et con textuellement bien étayé »

Pour Serge Olivier Fokoua, le promoteur des Ravy, « il y a beaucoup d'introspection dans ce qu'il fait, mais aussi une violente satire sociétale. Il exécute des actions qui bousculent le conformisme dans des postures tantôt figées, tantôt cérémonials. Je crois que Christian trouve une joie et un immense plaisir à donner des coups de gueule quand la société deviens de plus en plus insupportable ».

L’artiste créé à partir de ce qu’il est, de ses joies et de ses frustrations, de ses peurs et de ses folies. Ainsi, Etongo puise dans son histoire pour créer, comme dans une psychanalyse qui le guérira de ses blessures intérieures et des maladies de son âme. Ainsi, « Requiem pour un fou », qui dénonce l’indifférence de l’homme face aux souffrances de son prochain, a été inspiré par son oncle prit de folie et décédé en 1993 dans l’indifférence. L’immigration, la colonisation et son héritage sont des sujets qu’il aborde, de même que la religion. Baptisé catholique, il ne s’interdit cependant pas de prier Jésus le matin et de convoquer ses ancêtres le soir dans un syncrétisme religieux assumé. « Pour moi, l’être humain doit vivre sur des codes, je veux réhabiliter les rituels mystiques car pour soigner le monde, il ne faut pas que des mots », soutient-il.

Il sait pourtant que ce n’est pas dans le rituel qu’il trouvera les réponses à ses doutes et questionnements existentiels. Même pas dans le bouddhisme qu’il pratique pendant trois ans avant de jeter l’éponge. Il décide alors de vivre sa vie sans plus se poser de question. Il prend conscience que l’artiste est un humain différent des autres, ce qui réussit à l’apaiser. Désormais, il ne souffre plus du regard curieux du prochain, il ne souffre plus de ne pas être compris par sa famille, il ne souffre plus d’une certaine indifférence de son père qui ne l’a jamais vu sur scène. N’empêche, la fêlure demeure, malgré les soins mis à la cacher.

L'artiste laisse fondre une bougie sur son visage.
Le sensationnel n’est pas loin
Etongo travaille avec le son, la lumière, la vidéo et s’adapte à son environnement pour utiliser les klaxons de voiture, les commentaires du public, etc. Son corps est son premier champ d’expression et il use et abuse de chaque centimètre de ses 1,76m. Parce que la performance est l’art, bien que controversé, de transcender ses limites physiques, morales et même spirituelles, Etongo ne se donne aucune borne. Mais se refuse à poser des actes extrêmes sans raison valable. 

Ainsi, sur scène, il égorge un poulet avec les dents, mange un foie cru de poulet, s’asperge de sang de porc, casse des bouteilles et marche sur des tessons à genoux… « Je travaille avec mon instinct, je fais les choses que je sens », affirme l’artiste. Il arrive ainsi que, grisé par l’ambiance du moment, il aille plus loin que prévu. Car la performance est essentiellement improvisation, même si le canevas de la création est réfléchi et bien définit. Ces extrêmes qui l’épuisent tiennent le public en haleine, entre étonnement, admiration et dégoût. La frontière devient tenue entre art et spectacle.

D’après Landry Mbassi, Etongo « se laisse souvent envahir par le sentiment du "too much". La limite à laquelle s'en tenir pour ne pas déborder et tomber dans le sensationnel. L'art performance se distingue du théâtre en ce sens qu'il ne s'agit pas de se constituer en comédien qui répète un rôle dans le but de produire un "message" qui parle au plus grand nombre. Un truc qui flatte les sens, où le public se retrouverait dans une imagerie populaire dont les codes lui sont familiers. En fin de compte, Christian Etongo est encore sur le chemin de l'affirmation d'une stature de performeur ayant trouvé sa voie. Son approche reste très narrative et du coup, manque de second degré. Ce qui n'enlève rien à sa démarche esthétique (artistique), emprunte de positivisme et d'ouverture ».

Performance.
De la profondeur
Sourcils broussailleux au-dessus d’un regard vif, Etongo parle volontiers avec son corps, par de grands gestes. La passion se lit dans chacune de ses phrases, de même que son envie de faire mieux, d’aller beaucoup plus loin. De la véranda de sa maison, des bruits de plats et de cuillères se font entendre et une odeur de sauce tomate et de poisson frit se répand dans l’air. Une vendeuse de nourriture s’est installée dans un restaurant tourne-dos à quelques 5 mètres de là. Cela ne parvient pas à troubler la profondeur des échanges qu’accompagne la douce mélodie des oiseaux nichés sur un manguier qui porte ses derniers fruits de la saison. Etongo continue à se livrer. Sur son envie de laisser quelque chose à la postérité. Mais comment laisser le souvenir d’un art essentiellement éphémère ? Les articles de presse, les photos et les meilleures vidéos ne peuvent pas véritablement restituer une création. « Loin d’être un art éphémère, la performance est pour moi un souffle de vie, une façon de penser, de voir les choses, de réagir », écrit-il sur son site internet en mal d’actualité.

Dans son discours, Christian Etongo convoque souvent le nigérian Jelili Atiku. Il parle avec ferveur de la serbe Marina Abramovic et évoque avec un profond respect l’allemand Peter Beuys dont le travail a influencé sa création «What do you think about contemporary art ? » Ou comment ne pas prendre le public pour un con. Lorsqu’il s’allonge immobile sur le sol avec une bougie allumée jusqu’à ce qu’elle fonde entièrement sur ses lèvres, est-ce de l’art ? Le débat reste ouvert. « La performance, c’est le milieu artistique qui décide que c’est de l’art », soutient Etongo qui aime à dire qu’il n’est pas un artiste. Cette pratique artistique encore mal connue est controversée, ses contours restent flous et l’on a du mal à la catégoriser. La preuve, on la retrouve à l’affiche aussi bien des festivals dédiés aux arts visuels qu’à la danse et au théâtre.

Ici en Afrique du Sud.
Aller beaucoup plus loin
Etongo a pour sa part beaucoup contribué à la vulgariser au Cameroun. Déçu par le système universitaire et ses méthodes d’apprentissages plus théoriques que pratiques, il créé, début 2013, l’espace culturel Kulturotek où il organise trois workshop sur la performance, avec des restitutions dans la rue. Sont sortis de ces ateliers deux jeunes performeurs : Joël Kouemo et Snake Zobel, dont la dernière création a été présentée en juin au quartier Omnisports à Yaoundé. Mais Christian Etongo est souvent absent et l’espace ferme en août 2014. Cependant, l’artiste n’abandonne pas son rêve de formation. Il ambitionne de créer, sur un lopin de terre qu’il a acquis, un espace culturel qui servirait aussi de résidence de création. Un effet de mode chez les artistes camerounais.

Etongo a aussi réussi à faire de la performance une valeur marchande qui lui assure le gros de ses revenus. Qu’il complète par un travail de prof de gym, des mises en scène de pièces théâtrales ou des spectacles performatives à l’occasion de divers évènements privés qu’il n’inscrirait en aucun cas dans son CV. L’artiste estime aujourd’hui avoir atteint la première partie de ses objectifs, qui était d’être reconnu comme performeur. Reste la seconde qui est de rentrer dans des galeries et des institutions majeures internationales. Pour cela, il s’arme de courage et place l’art performance comme priorité   N°1 de sa vie. Il bénéficie pour cela de l’endurance acquise tout le long de sa longue traversée du désert.
Stéphanie Dongmo


Yaoundé : cinéma sans frontière

Le Cinéma Numérique Ambulant (CNA) du Cameroun a organisé, du 21 au 27 août 2015, la 1ère Semaine du cinéma brésilien dans des quartiers de la ville.


La tournée menée avec l’Ambassade du Brésil au Cameroun a posé ses valises dans 7 quartiers populaires : Manguier, Mendong, Simbock, Biyem-Assi, Nkolmeyang, Emana et Oyom-Abang.

Quatre films brésiliens récents ont été diffusés : « Abril despeçado » de Walter Salles, « A grande familia » de Mauricio Farias, « La cité de Dieu » de Fernando Meirelles et « L’homme qui copiait » de Jorge Furtado. Ces films, pour la plupart sous-titrés en français, ont connu un succès mitigé après du public, malgré que l’animatrice du CNA donnait, en simultané à la diffusion, des clés pour comprendre l’intrigue. Le public du plein air étant, par nature, moins réceptif au sous-titrage. Ajouté à cela l’angoisse née des dernières attaques de la secte Boko Haram à Maroua, qui fait que beaucoup rechignent à sortir le soir.

21 août. On lève les verres à la coopération culturelle
Cependant, beaucoup de spectateurs ont agréablement surpris l’équipe du CNA. « Où est Ze Pequeno ? », criait certains lorsqu’ils entendaient parler de cinéma brésilien ; ils se souvenaient encore du personnage du film « La Cité de Dieu », diffusé avec grand succès il y a quelques années à la télévision camerounaise.

D’autres n’ont pas manqué de dire leur satisfaction de voir, sur écran géant, d’autres images du Brésil que celles véhiculées par les telenovelas. « Je ne savais pas que le cinéma brésilien était si riche et si beau, j’ai appris beaucoup de ce film », a d’ailleurs témoigné Clément Tegap, un spectateur après la diffusion de « Avril brisé ».

Avec une histoire métisse qui trouve une partie de ses racines en Afrique et une industrie cinématographique riche et variée, le cinéma brésilien est classé 2ème en Amérique latine derrière l’Argentine. La Semaine du cinéma brésilien à Yaoundé a permis de jeter un pont entre les cultures africaines et latino-américaines, de renforcer la coopération culturelle entre le Cameroun et le Brésil, réduisant du coup les 6000 Km qui sépare les deux pays.

Le public nombreux.
Cette première expérience, d’après le CNA, a été riche en enseignements, qui serviront de base pour l’élaboration de prochains projets de promotion du cinéma brésilien, et bien sûr, d’autres cinématographies qui méritent que l’on s’y intéresse.

Le Cinéma Numérique Ambulant se consacre aux cinémas d’Afrique. Mais depuis quelques années déjà, il mène une réflexion quant à la possibilité, ou, mieux, l’intérêt d’ouvrir ses portes à d’autres cinématographies. S’il est vrai que l’Afrique a besoin de consommer ses propres images, il est aussi vrai qu’on a besoin de connaître les autres pour se définir à l’ère de la mondialisation.

  
Echanges avec le public à la fin de la projection.
Les cinémas d’ailleurs, qui ont connu bien des difficultés avant de trouver leur voie et d’asseoir de véritables industries, pourraient servir de modèle aux cinématographies africaines qui cherchent encore leur voie, entre industrie et débrouillardise.

Créé en janvier 2012, le CNA Cameroun fait partie d’un réseau d’associations de cinéma mobile né en 2001 et installé dans dix pays : Bénin, Mali, Niger, France, Sénégal, Tunisie, Togo, Tchad, Burkina Faso et Cameroun. Leur objet est la diffusion des films du patrimoine cinématographique africain, mais aussi des films de sensibilisation destinés à informer les populations sur les graves problèmes de santé, de société et de développement qu’elles rencontrent.
Stéphanie Dongmo

mercredi 8 juillet 2015

Cinéma : Les leçons de vie d’Emil Abossolo Mbo

L’acteur camerounais a rencontré une dizaine d’aspirants comédiens et réalisateurs le 25 mai au siège de 237 travellin’ à Yaoundé, pour un échange à bâtons rompus. Il a entretenu les participants à cette rencontre sur le jeu d’acteur, mais surtout sur la vie et le sens des choses.

Emil Abossolo Mbo

Artiste pluri-disciplinaire, Emil Abossolo Mbo est né à Mengong en 1958. Après un passage remarqué au Théâtre Universitaire de Yaoundé, il s’installe en France en 1984. On le voit aussi bien sur les planches qu’à l’écran au cinéma et à la télévision. Il est acteur, comédien, conteur, metteur en scène.
Lorsqu’il ouvre la bouche pour s’exprimer, aussi bien en français qu’en anglais, il se dégage de tout son être une énergie presque palpable. Il parle avec des mots, mais aussi avec chaque partie de son corps, et laisse s’échapper les choses longtemps mûries à l’intérieur. Ses phrases résonnent avec une certaine poésie.
Et c’est avec enthousiasme qu’il partage son expérience d’être humain toujours en quête d’un mieux-être au monde. D’entrée de jeu, il prévient : « Je ne suis pas un prêcheur, je ne suis pas ici pour vous enseigner des choses que vous ne savez pas, je suis venu apprendre de vous, nous sommes ensemble dans la quête du savoir».
Rêve, partage, identité sont des mots qui reviennent de façon récurrente dans son discours. En maître à vivre, il partage généreusement le fruit de ses recherches sur lui-même, sur l’humain,  sur la vie. Morceaux choisis.

Sur les rêves
« Ton rêve est ton bien le plus précieux, il vaut plus que de l’argent, il ne faut jamais le vendre. Toutes les réalisations partent d’un rêve. Nous sommes des êtres d’avenir, nous ne devons jamais laisser tomber nos rêves. Nous manquons parfois de relais pour les transmettre. Mais si tu mets toute ton énergie, toute ton attention, tout ton pouvoir dans la construction de ton rêve, alors il s’envolera et quelqu’un le remarquera un jour. Il faut croire en quelque chose».

Sur la réussite

« Dans la vie, il n’y a pas d’échec, pas de victoire. Il n’y a que la quête. La réussite c’est d’être sur ce qu’on veut faire, de se donner les moyens de le faire. Il faut toujours rester positif, toujours dire : je ne l’ai pas encore fait plutôt que je ne l’ai pas fait. Ne jamais fermer la porte, se concevoir comme quelqu’un qui a la solution. Il faut transmettre à son enfant que tout est possible et que, même si nous n’y sommes pas arrivé, lui va y arriver ».

Sur la transmission
« En Afrique, il y a un manque de transmission entre les générations, on est sous éduqué par l’école occidentale. Sur qui nous appuyons nous, culturellement, quand nous allons à l’international ? Je constate que les gens qui font dans l’art ne sont pas en contact avec les jeunes qui veulent faire comme eux. A chaque génération, on recommence à zéro comme si on n’avait pas d’aîné. Mes aînés ne m’ont rien transmis. Tout ce que je sais, je l’ai appris dans les livres ».

Sur nos cultures
« Nos langues enrichissent notre travail. Tout ce que nous avons besoin de savoir sont dans nos langues, c’est pourquoi il faut savoir parler sa langue. Je suis parti en France à 27 ans, au mois d’août j’en aurai 57. Mais la France ne m’a pas changé, la France ne peut pas me changer. On doit se réapproprier nos langues, nos cultures et nous y appuyer pour faire des films. Apprenons à connaître et à aimer notre pays ».

Sur le jeu d’acteur
« Comme acteur ou comme interprète, on donne un point de vue et non une vérité. Etre acteur, ce n’est pas faire le zozo sur scène, c’est agir et non subir. Tous les mouvements de l’acteur, toute sa manière d’être raconte une histoire. Cette histoire que les gens ratent dans la vie quotidienne, il faut qu’ils puissent la comprendre à l’écran. Il faut avoir l’art du conteur pour captiver l’attention, tenir les gens par le souffle. Il faut avoir l’histoire à l’intérieur de soi et contaminer les autres. Apprendre à jouer c’est apprendre à gérer ses émotions, même quand on est seul, c’est apprendre à être un meilleur humain. En tant qu’acteur, on a besoin de se préparer énormément, de s’imprégner complètement du rôle. Si tu réalises un film et que tu n’as jamais fait l’acteur, tu ne peux pas comprendre comment filmer un acteur ».

Sur le vivre au monde
« Le monde est plus uni qu’on pourrait le croire. Je cautionne un système où tout le monde est égal à tout le monde. Nous travaillons pour construire un monde meilleur. On n’a pas besoin de combattre les autres ni d’avoir peur des autres. Les mains ne sont pas faites pour tuer mais pour construire le monde qui cherche la tranquillité, la paix. L’un des moyens les plus formidables de changer le monde est de faire bien les choses.
La première énergie renouvelable et écologique est humaine. Il n’y a que l’humain pour prendre soin de l’humain. Nous pensons toujours à nous, pas aux générations futures. Si on n’est pas main dans la main avec les femmes, on ne peut pas faire avancer un pays.
Toute activité économique est d’abord culturelle. L’argent doit toujours être un bon ami ou un bon esclave, jamais un maître. Il faut refuser que les autres vous imposent leur rythme, c’est à vous d’imposer votre rythme au monde. Le diamant originel c’est vous, vous êtes des tailleurs de diamant ».
Stéphanie Dongmo 

Bio expresse

Abossolo Mbo au cinéma
Ezra de Newton I. Aduaka, Qui sème le vent de Fred Garson, Les Savates du bon Dieu de Jean Claude Brisseau, Juju Factory de Balufu Bakupa Kanyinda, Night on earth de Jim Jarmush, Si le vent soulève les sables de Marion Hansël, Africa Paradis de Sylvestre Amoussou, Les Saignantes de Jean Pierre Bekolo, Un Homme qui crie de Mahamat Saleh Haroun, Black Mic Mac 2 de Marco Pauly, Tourbillons d’Alain Gomis, etc. 

Abossolo Mbo au théâtre
La tragédie du roi Christophe de Jacques Nichet, La tragédie d’Hamlet de Peter Brook, Quelqu'un pour veiller sur moi d’Etienne Pommeret, L’île des esclaves d’Elisabeth Chailloux, Andromaque de Daniel Mesguich, Boesman Lena et Champs de son d’Emil Abossolo Mbo, etc.


jeudi 2 juillet 2015

Littérature : Des contes de grand-mère

La metteure en scène Marlise Bété partage avec le grand public des contes qui lui ont été transmis par sa grand-mère Maaga dans un livre paru aux éditions Ifrikiya à Yaoundé en 2014.

Marlise Bété

Il était une fois un vigneron nommé Bouboulou. Il était si chiche qu’il n’avait ni ami ni épouse. Un jour, il tomba malade et refusa d’aller à l’hôpital se soigner, pour ne pas dépenser son l’argent. Après sa mort, les villageois découvrirent de grosses liasses d’argent dans sa maison situé au village Baham, dont le musicien Saint Bruno avait déjà tiré l’avarice comme trait caractéristique. Hasard ? Cliché en tout cas.

C’est, ainsi résumé, le premier récit que nous propose Marlise Bété dans son recueil « Contes de Maaga », publié en 2014 aux éditions Ifrikiya. Un recueil constitué de 7 textes courts qui racontent des hommes et des femmes, des situations de vie au village et en ville. Certains sont ordinaires. Dans d’autres, le fantastique côtoie l’extraordinaire. Certains sont originaux. D’autres dégagent un air de déjà entendu.

C’est le cas de « Momkaya la petite orpheline » qui rappelle à la fois « La cuillère cassée » de Birago Diop (Sénégal) et « Cendrillon » de Charles Perrault (France) : une petite orpheline est recueillie en ville par sa tante qui, avec ses deux enfants paresseux, la maltraite. Un jour, la tante la chasse de la maison avec l’ordre de lui rapporter ses bijoux (pourtant volés par son fils). La malheureuse rencontre sa bonne fée qui, ici, est une sœur de l’Eglise catholique qui lui enseigne à tricoter. Elle finit par croiser le chemin du prince qui va tomber amoureux d’elle et l’épouser, au grand dam de sa tante et de ses cousins à qui elle va accorder son pardon.

Un happy end qui n’est pas le cas de toutes les histoires développées dans ce recueil. L’un des contes les mieux relatés est assurément celui intitulé « La famille souris ». Des souris, méchantes et terribles sèment la terreur dans un village, au point d’arracher le sexe d’une femme pendant son sommeil. Après des recherches, il s’avère que c’est la famille Koagne, très pieuse en apparence, qui se transforme en souris pour nuire au village. La description des pratiques de sorcellerie ici est très minutieuse, presque effrayante.

Les pieds ancrés dans le présent
Malgré leur côté fantastique, les contes de Marlise Bété ont les pieds bien ancrés dans le monde d’aujourd’hui, ils épousent ses problèmes et ses contradictions. Les contes de Maaga dénoncent les tares de la société (l’avarice, la méchanceté, la maltraitance, le bavardage, la jalousie, la curiosité…) pour prôner des valeurs essentielles: la gentillesse, le travail acharné, le pardon, la pondérance, le respect de la vie humaine…. Pour chaque conte, on peut titrer plusieurs moralités. Et comme toujours dans ce genre littéraire, le héros positif finit toujours par vaincre le héros négatif.

Marlise Bété écrit des textes pour le théâtre et donc, pour l’oralité. Elle les a d’ailleurs dits auparavant à des enfants à l’Institut français de Yaoundé, à l’occasion du programme «L’heure du conte ». Les formules d’usage sont bien présentes : « il était une fois », « il y avait une fois… » De même que des expressions très camerounaises : « Ma femme laisse-moi comme ça », « Yah ! », « Ah ka ! », « courir dans un sac », etc… Ce patrimoine qu’elle restitue avec ses mots et une narration qui lui sont propres, la conteuse l’a en grande partie hérité de sa grand-mère bienaimée Maaga.

« Quand nous étions tout petits, nous allions très souvent passer des vacances au village, aux côtés de Maaga, ma grand-mère maternelle. Elle nous racontait des histoires. Quand nous n’allions pas chez elle, c’était chez MaaBatsè, notre grand-père paternelle. Elle n’était pas du tout drôle. Mais elle nous racontait quand même quelques histoires quand bon lui semblait », écrit-elle en introduction. Les deux femmes venant de cultures différentes, Marlise Bété a hérité de la culture mandeng et bamiléké.

Les illustrations signées Chourouk Hriech et la mise en page aérée du livre rendent agréable la lecture. En noir et blanc, ces croquis surréalistes pour la plupart finissent de planter le décor du mythe. Et c’est avec beaucoup de plaisir que nous nous replongeons en enfance à travers ces contes, à savourer sans modération et sans limite d’âge.
Stéphanie Dongmo

Marlise Bété
Les contes de Maaga
Editions Ifrikiya

Juin 2014

mardi 9 juin 2015

Ethiopie: Appel à soutien de Haile Gerima


Le réalisateur éthiopien Haile Gerima (auteur de films remarquables tels que Teza, Sankofa & Bush Mama) a besoin de tout un chacun pour son nouveau film qu'il a du mal à financer : YETUT LIJ
Aucune somme n'est insignifiante pour permettre de donner vie à un scénario qui attend d'être tourné depuis sept ans. La campagne est lancée pour un mois, sur Indiegogo.

Le film (YETUT LIJ - ፨የጡት ልጅ፨"Child of the Breast")) :  L'histoire se déroule dans les années 1960, en Ethiopie, 20 ans après l'occupation italienne. Aynalem, une jeune paysanne de 13 ans est adoptée par une riche famille de juge, avec la promesse d'une bonne éducation et d'une meilleure vie. Contrairement à cette promesse, elle est au contraire forcée de travailler comme domestique. Bientôt, malgré le contrôle strict et la cruauté de ses employeurs, elle rencontre et tombe amoureuse d'un policier ordinaire, appelé Tilahun. Il l'aidera à s'échapper ; mais le sort est tenace.

Vous pouvez aider, pas seulement en donnant
1 - SUIVRE @YETUTLIJMOVIE: sur Twitter et Instagram. Utiliser hashtag #Childof pour montrer votre soutien.
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4 - VISITER SANKOFA: Si vous être à Washington D.C., durant le mois de juin, faites un arrêt au Sankofa Video & Books Cafe (www.sankofa.com)  pour voir comment nous travaillons concrètement pour les arts et le cinéma indépendant.