vendredi 18 juillet 2014

Yonathan Parienti : « Horyou permet un mieux vivre ensemble »

Co-fondateur et CEO de Horyou, il présente ce nouveau réseau social qui propose une philosophie plus éthique, dans un contexte où les réseaux sociaux sont accusés d’être source d’aliénation, d’artificialisation de la vie et de destruction des relations humaines. Lancée en décembre 2013 à Genève, en Suisse, la plateforme www.horyou.com compte déjà de nombreuses inscriptions en Afrique. Entre autres le footballeur Roger Milla, le spécialiste de la chirurgie digestive, Dr George Bwelle, le cinéaste Moussa Touré, le musicien Ray Lema, les organisations Relais parents-enfants et Cinéma Numérique Ambulant. Fin juin, Horyou compte plus de 350 organisations et 300 personnalités.


Yonathan Parienti présente Horyou au Salon des solidarités, juin 2014 à Paris
Qu’est ce qui a motivé la création du réseau social Horyou ?
Le réseau social Horyou naît de la volonté de créer du sens au travers d’un nouvel usage de la technologie. Nous souhaitons apporter une dimension humaine au service de l’intérêt de tous. Nous aspirons à faire de la technologie un instrument au service de l’humanité. Horyou est le réseau social qui pense que la partie la plus importante de cette expression est bien 'social'.

Concrètement, qu’est-ce qu’Horyou ? Un nouveau réseau social lancé il y a maintenant plus de six mois. Son objectif ? Devenir la plateforme de référence où pourront se rencontrer les particuliers, les personnalités et les organisations qui agissent en faveur de la solidarité et du bien commun dans différents domaines tels que les arts, l’éducation et l’action sociale et environnementale. Notre devise ? Rêver, inspirer et agir.

Horyou est un espace qui permet de partager, de montrer que l'on peut contribuer à faire évoluer le monde, qu’un mieux vivre ensemble est possible grâce à des valeurs fortes, des volontés sincères et des actions humaines et pleines de sens. Horyou, c’est un réseau social pour ouvrir les yeux, s’engager et agir directement au quotidien à quelque niveau que ce soit.

L'équipe de Horyou
Le contenu publié sur la plateforme Horyou est-il contrôlé pour éviter des dérives ?

Tous les particuliers peuvent s'inscrire en quelques clics sur Horyou. Pour les porteurs de projets, personnalités ou associations, nous nous assurons dans leur processus d’inscription, que leurs engagements et actions s’inscrivent dans une démarche de tolérance et de respect, sans prosélytisme politique ou religieux. Nous sommes heureux de constater à ce jour que les membres de la communauté Horyou participent pleinement à l’émergence d’une véritable responsabilité collective.

Quel bilan faites-vous de ce réseau social au-delà des inscriptions ?

Depuis son lancement, Horyou, c’est de nombreux projets partagés entre nos membres issus de plus de cinquante pays et des échanges qui s'intensifient. C'est aussi une fondation, créée cette année, qui, à terme, pourra soutenir les organisations présentes sur notre plateforme et les accompagner dans la réalisation de leurs projets.

Nous lançons également la première édition du SIGEF, Social Innovation and Global Ethics Forum, qui se tiendra du 22 au 24 octobre, à Genève, Suisse, au Centre International de Conférence Genève (CICG). Ce forum est un véritable prolongement de cette nouvelle philosophie internet au service de l’action concrète et solidaire.
Voici, en quelques mots, nos premières étapes pour faire de cette plateforme le lieu où chacun peut partager, être source d'inspiration et agir à son niveau, selon ses intérêts et ses sensibilités.

Notre engagement a conduit nos équipes à la rencontre de nombreuses associations sur le terrain afin de valoriser leurs actions, notamment au travers de documentaires témoignant de ce qui se passe tous les jours dans le monde. Ces documentaires ont été l’occasion de projections, en avant-première dans nos différents locaux, et seront, à terme disponibles sur internet et d’autres canaux de diffusion.

Le Dr George Bwelle en campagne à Mouanko, filmé par Horyou
Quel est l’objectif des manifestations solidaires que vous organisez ?

Notre objectif est d’offrir la possibilité aux organisations et à tous les citoyens de se rencontrer. De même, nous souhaitons donner aux personnalités un espace dédié afin qu’elles puissent faire entendre leur message fédérateur et inspirer chacun de nous.

Le chargé du développement de Horyou en Afrique subsaharienne, Blaise Pascal Tanguy, a parcouru une dizaine de pays pour vulgariser ce portail. Pourquoi Horyou accorde-t-il une place prépondérante à l’Afrique?

L’Afrique est un continent qui déborde de richesses humaines et culturelles et où les solidarités s’expriment tous les jours, de façon transgénérationnelle. L’Afrique est un continent où l'on peut puiser d’innombrables exemples d'actions positives en faveur de l’humanité. Il existe un dynamisme incroyable, des espérances et volontés positives dont nos équipes ont été témoins lors de leur voyage sur le terrain. A l’instar de la richesse culturelle portée par le Cinéma Numérique Ambulant ou encore de l’engagement humaniste porté par le docteur George Bwelle et son association Ascovime. Tout comme la capacité créatrice et d’inspiration de Roger Milla et de la fondation Cœur d’Afrique. Nous sommes heureux de partager ces belles initiatives et bien d’autres encore à venir au sein de notre plateforme.

Propos recueillis par Stéphanie Dongmo

 

jeudi 17 juillet 2014

Littérature : Portrait d’une génération en quête de sens

Dans son dernier roman, « Migrants diaries » dédicacé à Yaoundé ce 11 juillet, Eric Essono Tsimi chronique une jeunesse en mal de repères, en Afrique comme en Occident. Une écriture incisive et des réflexions désabusées sur la société contemporaine, la solitude du migrant et l’amour comme bouée de sauvetage.   


Ils sont quatre garçons, les personnages principaux de ce roman. Il y a Jalil. De l’avenue Kennedy à Paris, il emprunte un chemin inconnu de Google Maps en déjouant Boko Haram et Aqmi. S’il ne sait pas très bien où il va, il sait en revanche où il ne veut plus être : dans un pays qui « tue les jeunes », comme le dit la chanson.

Il y a Arthur, pris au piège de l’amour-haine entre ses parents. Il s’enfuit pour le Canada en croyant laisser derrière lui ses problèmes. Il apprendra à ses dépens que « le morceau de bois a beau vivre dans l’eau, il ne devient pas pour autant caïman ». Ses crises existentielles n’en seront qu’exacerbées, malgré l’amitié de deux camarades de classe qu’il rencontre au Canada. Il y a Brunel, grand bulldozer satisfait de sa relation amoureuse avec une Canadienne. C’est,  au final, le personnage le plus équilibré de ce roman. Il y a enfin Vidal, coureur de jupons devant l’Eternel qui vit péniblement son amour vache avec une Camerounaise, Ze Bella.
Si les trois derniers personnages sont liés par une amitié longue et la proximité géographique, en revanche, leur relation avec Jalil est floue et ne sera dévoilée qu’à la toute-fin du livre, avec une justification ne tenant qu’à un fil. Comme si l’auteur avait écrit deux textes avant de réfléchir à une solution pour les relier ensemble.

Dans ce roman, il y a aussi les femmes. Mais elles ne sont racontées qu’à travers des destins masculins. Elles font l’objet d’une description sévère, présentées en infidèle, en Marie-couche-toi-là ou en suiveuse. D’ailleurs, à partir de la description de Ze Bella, croqueuse d’hommes au pays qui, une fois confrontée au froid et à la solitude au Canada, en est réduite à s’accrocher au premier homme qui lui sourit, l’auteur, qui a lui-même fait des études au Canada, écrit que « toutes les filles sont des amoureuses en puissance, qui ne demandent qu’à être convaincues ».
« Migrants diaries » est un livre désabusé. Il dresse le portrait du jeune camerounais complètement acculturé et en mal de repères. Les combats de ses pères l’intéressent peu, la famille l’indiffère, l’Occident l’attire. Or, dans ces pays où tout a été fait et où il faut constamment lutter contre « la distance,  la solitude, le froid, l’exclusion, les préjugés », il ne trouve pas non plus sa place. Brunel s’accommode d’une vie sans enjeu et trouve en l’amour un puissant exutoire. Arthur se laisse mourir d’ennui.

Ce sentiment de lassitude est présent chez tous les migrants de ce roman, eux qui se retrouvent écartelés entre deux mondes, à la croisée des chemins sans bien savoir quelle route emprunter. Tous, ils luttent pour retrouver une identité qu’ils ne savent pas reconstruire. Ils sont incapables de s’épanouir sur un sol nouveau, alors même que le chemin du retour leur est rarement envisageable.
Auteur du roman « Le métier d’aimer » et de l’essai « Le principe de double nationalité au Cameroun », Eric Essono Tsimi, dit Meyon Meyeme, présente, au final, la vie comme une vaste comédie. Le regard est désabusé, presque cynique. La narration est linéaire et rapide, comme pressée de dire le trop plein d’émotions, la course à la perdition. Et chacun devra trouver en lui-même et non dans un espace géographique donné, la force de ne pas sombrer.

Stéphanie Dongmo

 Eric Essono Tsimi
Migrants diaries, Chronique d’une génération extrême

Acoria éditions, 2014
158 pages

vendredi 27 juin 2014

Prix des cinq continents 2014 : les finalistes sont connus

Voici ci-dessous les dix ouvrages en lice pour la 13ème édition du Prix des cinq continents :

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 Arden de Frédéric VERGER aux éditions Gallimard (France)
 Feu pour feu de Carole ZALBERG aux éditions Actes Sud (France)

 Larive des jours de Jonathan GAUDET aux éditions Hurtubise (Canada-Québec)

 L'Homme qui avait soif dHubert MINGARELLI aux éditions Stock (France)

 Man de Kim THUY aux éditions Libre expression (Canada-Québec)

 Meursault, contre-enqte de Kamel DAOUD aux éditions BARZAKH (Algérie)

 Nosres dAntoine WAUTERS aux éditions Verdier (France)

 On dirait toi de Sonia BAECHLER  aux éditions Bernard Campiche (Suisse)

 L'Orangeraie de Larry TREMBLAY aux éditions Alto (Canada-Québec)

 Les Souliers de Mandela dEza PAVENTI aux éditions Québec Arique (Canada-Québec)

 Ces 10 ouvrages ont été retenus parmi 103 romans.

Créé en 2001 par l’Organisation internationale de la Francophonie, le Prix des cinq continents récompense chaque année un texte de fiction narratif d’expression française. Les candidatures d'ouvrages sont soumises par leur éditeur, ou peuvent être suggérées par les membres du jury ou autres personnalités du milieu du livre.

Cette première sélection est l’œuvre de représentants des quatre Comités de Lecture (l’Association Passa Porta de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Association des écrivains du Sénégal, l’Association du Prix du jeune écrivain de langue française de France et le Collectif des écrivains de Lanaudière du  Québec). Ils témoignent de la sélection de cette année qui « refte une ouverture des auteurs sur le monde et leur capacité dancrer leur roman au-delà de leur culture dorigine, ils parviennent ainsi à jeter des ponts entre des mondes différents. Leurs personnages se forgent une identité en se confrontant à laltéri ».

Le jury cette année est présidé par un Prix Nobel de la littérature, Jean-Marie Gustave Le Clézio (Maurice) et composé d’un jury international de dix auteurs, parmi lesquels Ananda  Devi  (Maurice) et Monique  Ilboudo (Burkina  Faso.

Doté d’un montant de 10.000 euros, le Prix des cinq continents a é créé par la Francophonie signera son lauréat le 26 septembre à Paris et remettra officiellement le prix au Sénégal, au mois de novembre, en marge du XVe  Sommet de la Francophonie (Dakar). LOrganisation internationale de la Francophonie assurera la promotion du lauréat sur la scène littéraire jusquà la proclamation du prochain lauréat.

Rappellons que par le passé, le Camerounais Patrice Nganang a reçu une mention spéciale en 2011 pour son roman Mont plaisant (Ed. Phiilippe Rey) et le Congolais Alain Mabanckou a été primé en 2005 pour Verre cassé (Ed. Le Seuil).

Stéphanie Dongmo

 

 

 

mercredi 25 juin 2014

Fonds francophone : 15 projets soutenus

La Commission Télévision du Fonds francophone de production audiovisuelle du Sud a sélectionné 10 projets de films documentaires et 5 projets de séries télévisées au cours de sa session de juin 2014 à Paris. Le montant total attribué s’élève à 230 000 euros et bénéficie à 9 pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient.

Un film à l'écran

Dans la catégorie AIDES A LA PRODUCTION, ont été retenus :

- Les royaumes d’Ibrahim, documentaire de Remi Itani (Liban) : une jeune chrétienne libanaise face à un délinquant musulman d’un
quartier extrémiste.
- Docteur Mukwege, documentaire d’Angèle Diabang (Sénégal) : portrait du chirurgien qui redonne vie et dignité aux femmes victimes de viols dans l’Est de la RDC.
- Boxeuses du Kivu, documentaire de Dieudo Hamadi (RDC) : Honorine Munyole, colonelle de police dans l’Est du Congo ne se contente pas d’arrêter les violeurs, elle apprend à leurs victimes à boxer.
- Une place sous le soleil, documentaire de Karim Aïtouna (Maroc) : la lutte des vendeurs de rue du Maroc pour une place dans la société.
- L’Africain qui voulait voler, documentaire de Samantha Biffot (Gabon) : un Gabonais devenu star du Kung-fu en Chine.
- Les hommes debout, documentaire de Maya Abdul-Malak (Liban) : l’état d’immigration, vu comme un état d’apesanteur, dans le vingtième arrondissement de Paris.
- Marathon, documentaire de Clarisse Muvuba (RDC) : un sportif congolais de haut niveau a choisi de rester au pays, malgré tout…
- Chabab, documentaire de Zakia Tahiri (Maroc) : plusieurs jeunes Marocains, saisis au moment où leur vie bascule.
- La sirène de Faso Fani, documentaire de Michel K. Zongo (Burkina Faso) : un film pour fait revivre l’usine textile de la troisième ville du Burkina Faso.
- Cochinchine : documentaire de Rithy Panh (Cambodge) : retour sur une colonie qui allait devenir le Sud-Vietnam.

Dans la catégorie, AIDES AU DEVELOPPEMENT, ont été sélectionnés :

- L’Ambre, série de fiction de Binta Dembélé (Côte-d’Ivoire) : aventure, espionnage et arme bactériologique.
- Hôpital Le Dantec, série de fiction d’Ibrahima Diop et Hérikel Karaki (Sénégal, France) : chronique des patients et des soignants au grand hôpital de Dakar.
- Africa chic : série de fiction de Fabè Ouattara, Ado Noël Bambara et Catherine Lancelot (Burkina Faso/France) : un petit tailleur devient grand styliste grâce à l’escroc qui convoite sa femme.
- Bruits de tambour : série de fiction de Magagi Issoufou Sani et Charli Beleteau (Niger/France) : intrigues politiques et lutte pour les droits de la femme à Zinder, troisième ville du Niger.
- La gendarme enquête : série de fiction de Guy Foumane (Cameroun/Côte d’Ivoire) : belle et intrépide, l’enquêtrice Ziani Diallo traque les criminels au fin fond de la brousse ivoirienne.

La commission télévision du Fonds francophone effectuera sa prochaine sélection de projets en février 2015. Le dépôt des dossiers aura lieu en octobre 2014 sur le site www.Imagesfrancophones.org.

Communiqué de presse du Fonds francophone de production audiovisuelle du Sud, Paris le 24 juin 2014

jeudi 19 juin 2014

Kareyce Fotso : ''Je suis une artiste, pas une star''

La chanteuse a présenté au Cameroun en mai dernier son troisième album, Mokte. 12 titres qui, en huit langues, invitent à un voyage au cœur de la diversité culturelle camerounaise. C’est une femme en colère contre le tribalisme, émue par son parcours, heureuse en ménage et reconnaissante envers Dieu que nous avons rencontré. Entretien.



Vous revenez au-devant de la scène avec un album intitulé Mokte, qui signifie croire en ghomala. En quoi doit-on croire ?
L’idée de l’album est née après que j’aie reçu un gros choc à Mvog-Ada [quartier de Yaoundé, Ndlr]. Mes parents, qui sont venus de Bandjoun en 1959 et ont vécu depuis en harmonie avec tout le monde dans ce quartier, se sont entendu dire un jour par un autochtone : « rentrez chez vous, vous n’êtes pas d’ici ». Ça m’a bousculée, j’en ai pleuré. Je croyais qu’on avait dépassé cela, c’est un discours qu’on ne devrait plus tenir pour l’intérêt de notre nation. Le Cameroun a peut-être la paix mais qui nous dit qu’il n’y a pas une braise en dessous et qu’il ne suffit pas seulement d’une étincelle pour que le feu prenne ? Ca trotté dans ma tête.

Au point de vous faire abandonner votre projet premier…
J’ai mis en instance mon projet d’album intitulé The traveller. Je peux voyager dans mon propre pays et mieux raconter son histoire à travers le monde. Le Cameroun c’est 300 ethnies, 300 cultures, 300 richesses qu’on ne pourra même pas déjà explorer en une vie. Je voulais aussi essayer de créer un lien culturel. J’ai grandi dans un carrefour culturel où  il y avait Bétis, Bassas, Doualas, Bamilékés… Il y avait même des Biafrais, Centrafricains, Tchadiens, Béninois, Maliens… J’ai voulu considérer mon CD comme ce lieu que j’ai envie de revoir, ce rêve de mon enfance que j’ai envie de recréer.

Qu’espérez-vous en dénonçant le tribalisme dans cet album ?
Le tribalisme c’est con, c’est une bêtise. Le danger serait justement de ne pas en parler. Il faut conscientiser les gens, leur dire il ne faut pas en arriver là. Mon album est une façon de percer l’abcès et ce n’est pas un hasard s’il sort officiellement au Cameroun le 20 mai, jour de la Fête de l’unité. J’ai utilisé huit langues [Ngomala’a, bassa, ewondo, duala, foufouldé, anglais, français… Ndlr] car étant Camerounaise, je peux être haoussa, douala, bassa, bami... Je veux arrêter d’être une tribu pour mieux vendre mon pays à l’extérieur, moi qui ai une vitrine internationale.

Vous revendiquez d’ailleurs une double appartenance…
Mes parents sont bamilékés mais moi, je suis béti. J’ai le droit de le dire. Je vois des enfants de Camerounais nés en France qui revendiquent d’être Français. La première langue que j’ai parlé c’est l’éwondo, avant même le ghomala.

Vous êtes musicienne instrumentiste et jouez plusieurs instruments, combien de temps cela vous a pris pour les apprendre?

Je joue à la guitare depuis 2009. Je suis une acharnée, une passionnée, je vais au fonds des choses. J’ai eu des moments de découragement mais la guitare, il faut vraiment s’y accrocher. C’est la chose qui m’a le plus accompagnée ces quatre dernières années, c’est devenu mon amie fidèle. J’ai un bon rapport avec les percussions, je crois que c’est un don. Et j’ai le rythme, comme la danse, dans le sang. Je fais plein de choses que je n’ai jamais apprise à faire. Peut-être c’est parce que j’ai grandi dans une famille où on manquait de tout. Ma mère est bayam sellam. Avec à peine un dollar [475 Fcfa, Ndlr] par jour, elle devait nourrir 19 bouches. Quand tu prends conscience de ça, tu te prends en charge très tôt.

Qu’est-ce qui fait votre succès?
Selon les journaux occidentaux -car c’est là-bas que je gagne ma vie- ce qui a fait la différence avec mon travail, c’est mon originalité. Il faut être soi, ne pas caricaturer, être vraie. J’ai compris cela en m’appuyant sur des aînés qui ont fait de longues carrières comme Youssou N’Dour, Angélique Kidjo, Salif Keita, c’est leur langue qui les a sauvés. Si tu choisis le français ou l’anglais, tu ne pas mieux chanter que Céline Dion ou Lara Fabian. Mais quand tu vends ta vérité, tu es éternel parce que personne ne sera jamais toi. Il y a 50% de talent, 25% de chance et 25% de persévérance, de discipline. Il faut être aguerri. Si je n’étais pas prête, je ne serais plus dans le circuit aujourd’hui. J’ai parfois 21 concerts en un mois dans des pays différents. Et tu ne peux pas tricher parce que c’est du live, tu donnes de la voix. Si tu n’as pas du métier, si tu n’as pas chanté au cabaret tous les soirs, tu ne peux pas le faire. 80% de mes chansons sont en nos langues et ce n’est que le début.

Que représentent ces langues pour vous?
Pour moi, la langue c’est comme un attachement à ma mère, c’est ce qui nous construit. Lorsque tu sais parler ta langue, tu es attaché à quelque chose de fort, tu es en accord avec ton âme, ton esprit, ta patrie. Lorsqu’un enfant ne sait pas parler sa langue, il est perdu, il ne sait pas d’où il vient, il n’a pas un rapport clair avec sa tribu, son pays. C’est pour cela que beaucoup de jeunes aujourd’hui ont envie de partir parce que, ne sachant pas parler leurs langues, ils ne sentent pas d’attachement à cet endroit qu’est le Cameroun.

Comment faites-vous pour garder votre identité alors que vous êtes confronté tous les jours à beaucoup d’autres cultures ?

Je me nourris des cultures que je rencontre mais je ne me fonds pas dans ces cultures-là. Je donne et je reçois. Je ne me perds pas parce qu’avant de partir de chez moi, j’avais les pieds bien ancrés dans ma culture. Aussi, je n’oublie pas d’où je viens. Il faut savoir d’où on vient et où on va.

Vous travaillez beaucoup plus à l’étranger mais vous avez une vie de famille au Cameroun, comment vous faites pour concilier les deux ?
J’ai beaucoup de chance, ma mère est toujours là pour moi. Mon homme travaille beaucoup, jusqu’à tard le soir. Alors, quand je pars, je laisse mes deux filles dont l’aînée a 9 ans à ma mère à Mvog-Ada, pour qu’elles aient un équilibre scolaire. Mais quand je suis là, on les prend. C’est un choix de vie.

Combien de mois vivez-vous au Cameroun par an?
L’année dernière, je suis restée au Cameroun 8 semaines.

Vous avez trouvé une solution pour vos enfants en les confiant à votre mère. Mais à qui confiez-vous votre homme ?
Il m’accompagne de temps en temps en tournée, quand il le peut. C’est ce qui met du piment dans notre couple. Chaque jour, c’est comme si on venait de se rencontrer. Quand on se voit, on profite vraiment des moments passés ensemble.

Votre parcours ressemble, en bien des points, à un conte de fée. Racontez-la nous?
Quand tu pries, tu demandes à Dieu de te faire toucher ta destinée, mais il ne faut pas la laisser passer. Je suis la 5ème d’une famille de six enfants. J’ai fait trois ans d’études en biochimie à l’Université de Yaoundé I, j’ai un BTS en audiovisuel et photographie. Entre 2001 et 2002, j’ai été sollicité par le groupe Korongo Jam comme choriste. Comme je voulais parfaire mon niveau en tant que chanteuse lead, j’ai donc commencé à travailler dans les cabarets tous les soirs. Entre-temps, j’ai fait la connaissance d’une metteuse en scène, Yaya Mbilé, qui m’a amené au théâtre entre 2005 et 2008.

En 2008, j’ai commencé à traverser un moment d’incertitude et de questionnements. Je voulais être chanteuse mais la musique ne marchait pas. Je travaillais dans les cabarets où je gagnais 2 000F le soir, je m’interrogeais sur mon avenir. Alors, j’ai tout arrêté. Je venais de faire ma deuxième fille, je n’avais pas de quoi lui payer du lait. Ma mère était à la fois ma mère et celle de mes enfants, elle m’avait déjà élevée et je venais encore lui coller deux gosses sur le dos. Durant cette période, je me suis rapprochée de Dieu, ma vie était devenue les églises et les prières.
Sur les conseils de la chorégraphe Gladys Tchuimo, j’ai postulé au concours Visas pour la création organisé par l’Institut français parmi 850 candidats, sans trop y croire. Un matin début 2009, j’ai reçu un appel m’annonçant que j’ai été retenue. J’ai pleuré d’émotion... (Elle s’arrête quelques instants et pleure d’émotion)

A ce moment-là, qu’est-ce que ce concours représentait pour vous ?
C’était la Coupe du monde. Cette émotion très forte, je ne l’ai ressentie que quand j’ai eu ma première fille. Je traversais des moments vraiment difficiles. Dans ce pays, être musicien et travailler dans les choix artistiques que nous faisons c’est très difficile, surtout si tu ne chantes pas les dessous de ceinture pour plaire au commun des mortels. Nous sommes des artistes, pas des stars. Les Camerounais ordinaires n’aiment pas les choses qui font réfléchir. La preuve, on me dit que je fais la musique de Blancs et moi, ça me fait mal.

Artiste et pas star. C’est quoi la nuance ?

La star c’est le paraître, le bling bling, je n’ai pas le temps pour cela, mon métier me prend déjà beaucoup de temps. Moi, je suis une artiste. Je voudrais que quand je meurs, les générations futures gardent de moi mes œuvres et non le nombre de vêtements que j’ai porté ou le look que j’avais. Je veux être une personne ordinaire, aller acheter des beignets au marché Mvog-Ada si j’en ai envie.

Cette année 2009 a été pour vous la consécration…

Il y a des années qui sont des contes de fées. En 2009,  j’ai été médaillée d’argent aux Jeux de la Francophonie, j’ai eu le concours Visa pour la création et j’ai été finaliste du concours Découvertes Rfi. Cela m’a permis de rencontrer mon producteur belge, Contre-Jour. Dieu m’a appelé et il m’a élevé. Si on n’a pas Dieu, on n’a rien ; on croit qu’on vit mais on est mort. Pour moi, Dieu c’est le début et la fin de toute chose.
Quels sont vos secrets de beauté ?

Je prends soin de moi avec nos produits naturels, j’utilise beaucoup les huiles naturelles qui hydratent fortement la peau comme l’huile de palmiste raffiné, le « magnanga » fait par nos grands-mères et le beurre de karité que j’aime beaucoup pour ma peau et mes cheveux. J’ai fait deux enfants mais j’ai un ventre plat, sans vergeture et sans rides. Je fais aussi beaucoup de sports, je pratique la gym à peu près cinq fois par semaine. Mais il faut aussi être bien dans sa tête, ne pas garder de rancœur. Parfois, le fait de ruminer des trucs contre les gens donne des rides, l’Avc… Je prends la vie telle qu’elle vient, le plus naturellement possible. Tout cela concourt à vous faire garder une certaine beauté, une certaine jeunesse.
Propos recueillis par Stéphanie Dongmo

Interview parue dans Kwin Magasine, Juin 2014


Discographie:

2009 : Mulato
2010 : Kwegne (Contre-Jour)
2014 : Mokte (Contre-Jour)

Mokte en 12 titres

Te wa vouan ne ma : c’est l’histoire d’une amie qui avait un salon de coiffure. La vie étant difficile, elle et son gars ont tout vendu pour qu’il aille en Occident se chercher. Elle lui écrit donc cette lettre pour lui dire : « je sais que tu peux rencontrer une autre et que tout peut arriver, mais ne m’oublie pas ».
Ndolo comment ça va ? Cest une femme obligée de laisser enfants et mari à la maison pour aller travailler. Elle rappelle à son mari que bien qu’elle soit loin de lui, elle le porte dans son cœur.

Azani est chanson où je dis à ma sœur aînée que c’est dommage qu’elle ne soit plus là pour voir ma fille, qui est son homonyme. Ma sœur était médecin, elle s’est laissé mourir du Sida en 2005 parce qu’elle n’a pas voulu assumer.

Manke c’est quelqu’un qui reconnaît avoir offensé l’autre et lui demande pardon.

Just believe c’est un peu tout l’album. Dans cette chanson, je dis qu’il faut croire en ses rêves, en soi-même et en ce qu’on fait.

Kak Pou Tseu veut dire lève le doigt. Souvent on jette la pierre à l’autre mais qui peut dire qu’il n’a jamais fait du mal ?

Kowadi est une chanson écrite par Iznebo que j’aime beaucoup.

Messa c’est la suite de la chanson sur le mariage forcé. La jeune fille qu’on obligeait à se marier va vers ses parents pour leur présenter le mari qu’elle a trouvé elle-même.

Tiwassa c’est l’histoire d’un jeune très brillant à l’école qui n’a cependant pas réussi dans la vie.

Youmbata est un cri d’espoir qui dit que si tu veux voir la lumière, regarde dans ton cœur. On a toujours l’impression que le bonheur est ailleurs. Or, le bonheur comme le malheur est en nous.

Ke wouac A est une chanson où je demande au Seigneur de ne jamais m’abandonner.

Aya s’adresse aux jeunes qui ne rêvent que d’Occident. On peut se créer son propre paradis là où on est. Nous avons le devoir de nous sacrifier pour nos enfants, pour qu’ils ne vivent pas demain ce que nous vivons aujourd’hui.