mardi 5 juin 2018

Chronique : des écrits sur les taxis


A Yaoundé, capitale du Cameroun, les taximen ont trouvé un moyen assez original de partager leurs pensées et leur vision du monde. 

C’est une chose incontournable : les écrits sur les taxis à Yaoundé. Inscrits sur les pare-brise ou pare-chocs arrière des véhicules, ils nous offrent un peu de lecture dans les embouteillages.
Il y en a de tous les types et pour tous les goûts. Certains textes appellent à la prudence, en rappelant le code de la route. Du genre « Respectez la distance de sécurité », « Attention à mes fesses », ce qui peut faire sourire. On trouve aussi des réflexions universelles : « L’homme c’est sa parole ».  
Sur les taxis de Yaoundé, il y a aussi des remerciements, adressés à la personne qui a aidé à acquérir le véhicule : un tonton, une maman, ou une communauté. L’amour n’est pas en reste, avec des « Je t’aime chérie », « Amour de ma vie ». Et le désespoir n’est jamais loin. J’ai été particulièrement surprise de cette inscription : « Sophie, méchante femme ! » Et on peut aisément imaginer le dépit de notre taximan.

Dans la circulation, on peut encore lire des coups de gueule : « Les jaloux vont maigrir », ou des messages carrément misogynes, du genre « Qui dit bonjour à la femme dit au revoir à l’argent ». L’actualité est bien présente, avec des « Yes we can », « Opération Epervier », du nom de cette campagne de lutte contre la corruption en cours au Cameroun. Dieu occupe la première place. Des versets bibliques et des prières appellent à la foi et à l’espérance.
En fait, pour mettre un taxi en circulation, le propriétaire a l’obligation légale d’inscrire sur la voiture des informations comme le nombre de places et le numéro de portière. Il va donc chez le sérigraphe et en profite pour commander des messages personnels. C’est parfois le sérigraphe qui propose des formules, et les prix varient entre 3000 et 5000Fcfa, selon la longueur du texte. 

Dans un pays bilingue comme le Cameroun, vous imaginez bien que non. Les textes sont en français, en anglais, en pidgin english et même en langues locales. Le taxi devient ainsi une tribune où on peut exprimer sa pensée, son rapport à l’autre, sa spiritualité, ses joies mais aussi ses peines. On communique avec les autres sans nécessairement entrer en dialogue. Ce phénomène est visible dans d’autres villes comme Douala et Limbé, mais aussi dans d’autres pays d’Afrique, à l’exemple de la Côte d’Ivoire.

Centrafrique : Un Cinéma Numérique Ambulant est né


Cette association qui a pour but la diffusion des films d’Afrique arrive dans un contexte de crise et compte œuvrer à la promotion du vivre-ensemble harmonieux entre les communautés centrafricaines.
Le Conseil d'administration du CNA RCA.
Le samedi 21 avril 2018 a vu la création du Cinéma Numérique Ambulant (CNA) Centrafrique. L’Assemblée générale constitutive de cette association s’est déroulée au Centre national des arts et de la culture de Bangui, en présence d’une quinzaine de participants, sous l’égide du ministère des arts, de la culture et du tourisme. Serge Wilfried Mbilika, réalisateur et producteur, a été élu président de cette association.
La création du CNA Centrafrique est l’aboutissement d’une mission du CNA Afrique, structure de coordination de l’ensemble des Cinéma Numérique Ambulant à Bangui. Cette mission, menée du 15 au 21 avril par le burkinabé Wend-Lassida Ouédraogo et la camerounaise Stéphanie Dongmo, respectivement coordonnateur et chargée de communication du CNA Afrique, avait pour but de rencontrer les autorités centrafricaines et de sensibiliser des partenaires potentiels à ce projet.
Les autorités centrafricaines ont accueilli favorablement l’installation du CNA en RCA. Deux accords de coopération ont été signés avec le ministère de la communication et des médias d’une part, et d’autre part avec le ministère des arts, de la culture et du tourisme. Le CNA s’est engagé à travailler aux côtés du gouvernement centrafricain pour promouvoir la paix, dans un contexte politique de crises récurrentes.
De nombreux défis à relever
Wend-Lassida Ouédraogo explique que l’association a été créée mais beaucoup reste à faire : recruter du personnel, les former, acquérir un véhicule, du matériel, constituer une équipe mobile et démarrer des activités : des projections cinématographiques et des réalisations vidéo pour participer à l’éducation des populations à l’image et par l’image, en tenant compte du contexte politico-social. De plus, le CNA RCA se créé sans appui financier. Le premier défi est donc de trouver le financement nécessaire pour mettre en œuvre ces activités.
Pour Serge Mbilika, le travail du CNA sera d’une importance capitale en RCA : « dans la mesure où une image vaut mille mot, nous voulons réaliser des films qui mettent en valeur le vivre ensemble qu’on va diffuser en milieu rural mais aussi en ville. Déjà, on n’a que la télévision nationale pour véhiculer des messages et même à Bangui, la télé n’est pas accessible à tout le monde, il y a le problème d’électricité. Si, avec une méthode de travail appropriée, on arrive à montrer dans un film une famille musulmane et d’une famille chrétienne qui vivent en paix, en rappelant la manière avec laquelle on vivait avant, on peut conscientiser la population et pacifier notre pays ».

Créé en 2001, le réseau Cinéma Numérique Ambulant est un réseau international d’associations de cinéma mobile dont l’objet est la diffusion itinérante et en plein air des films du patrimoine cinématographique africain principalement. Ce faisant, le CNA diffuse des documents audiovisuels destinés à sensibiliser les populations sur les graves problèmes de santé, d’éducation, de citoyenneté, de paix et sécurité, de développement qui se à elles. Le CNA est aujourd’hui installé dans neuf pays : Burkina Faso, Bénin, Cameroun, France, Niger, Mali, Togo, Sénégal et Centrafrique.
Ashley Tchameni

vendredi 2 mars 2018

Roméo et Juliette… assez !


C’est le titre de l’ouvrage que vient de commettre le metteur en scène et dramaturge Martin Ambara aux éditions Proximité.

La cérémonie de dédicace de se livre se tient le vendredi 09 mars 2018 à 16 heures à OTHNI- Yaoundé sis à Titi Garage, entrée face Fédération de Nambudo. Il est prévu aussi la présentation d’un extrait de la pièce sous la direction d’Ousmane Sali, metteur en scène et comédien.
 Cet ouvrage met en débat la question cruciale d’une esthétique théâtrale africaine, aujourd’hui. N’est-il pas temps de décoloniser, de désoccidentaliser les imaginaires et pratiques théâtrales en Afrique ?


Né le 11 février 1970 à Yaoundé, Martin Ambara est comédien, metteur en scène, conteur et dramaturge. Il est l’auteur de plusieurs textes parmi lesquels « L’Epique des héroïques » et « Les Osiriades S.G.2.1. » Il est aussi le promoteur de OTHNI.

Roméo et Juliette (Romeo and Juliet) est une tragédie de William Shakespeare. Écrite vers le début de sa carrière entre 1591 et 1595, elle raconte l'histoire de deux jeunes amants dont la mort réconcilie leurs familles ennemies, les Montaigu et les Capulet. La pièce s'inscrit dans une série d'histoires d'amour tragiques remontant à l'Antiquité.
Dans l’histoire du théâtre et du cinéma, cette pièce a été reprise et adapté des millions de fois. L’Afrique n’a pas échappé à ce phénomène. Plusieurs metteurs en scène ont proposé des adaptations de cette pièce. Au cinéma aussi, Roméo et Juliette s’est imposé. Le dernier film connu était « Julie et Roméo » du Burkinabé Boubacar Diallo.

Le livre de Martin Ambara, « Roméo et Juliette… Assez ! », a donc pour but d’interpeller sur l’urgence d’une décolonisation de la pensée, et une esthétique théâtrale africaine propre.

Stéphanie Dongmo

samedi 24 février 2018

Cinéma : Le Brésil se donne à voir à Yaoundé


Reportage à la soirée de lancement de la 3ème édition de la Semaine du cinéma brésilien qui s’est tenue du 7 au 11 février 2018, à l’initiative de l’Ambassade du Brésil au Cameroun et du Cinéma Numérique Ambulant.



Yaoundé, 7 février 2018, 19h. Le jour s’en va timidement en traînant des pieds, poussé à la porte par une nuit impatiente d’avoir trop attendu son départ. A Bastos, à la résidence du Brésil, l’équipe du Cinéma Numérique Ambulant (CNA) pousse un ouf de soulagement, elle qui a choisi d’installer ses activités à la faveur de la nuit. La cérémonie de lancement du Festival du cinéma brésilien peut enfin commencer.

A l’écran, d’abord les bandes annonces des trois films brésiliens de l’édition 2018 : « Central do Brazil » et « Abril despedaçado » de Walter Salles, et « Vida de menina » de Helena Solberg. La piscine projette ses reflets bleus sur l’écran. Assis tout autour, des femmes et des hommes tirés à quatre épingles, rivalisant d’élégance dans leur tenue. Paul Biffot, l’ambassadeur du Gabon par ailleurs doyen du corps diplomatique est là, de même que quelques personnalités. La voix envoûtante de Rose Munjongue, l’animatrice de la soirée, donne envie de rester plus longtemps.

Cela nous conduit aux discours, deux plus précisément. Le premier est prononcé par Mariana Madeira, chargée d’Affaires de l’Ambassade du Brésil au Cameroun. Elle assure l’intérim entre l’ancien ambassadeur aujourd’hui en mission au Japon, Nei Futoro Bittencourt, et le nouvel ambassadeur Vivian San Martin attendu au cours des prochains mois. Elle s’est attardée sur la coopération culturelle entre le Cameroun et le Brésil qui, aujourd’hui, montre un grand potentiel à exploiter : « Il existe quelques similitudes avec le cinéma camerounais que j'ai remarqué, les thématiques basées sur les réalités sociales et une forte influence des télénovelas ».

Stéphanie Dongmo, la présidente du CNA, a remercié l’Ambassade du Brésil au Cameroun pour cette marque de confiance renouvelée : « En soutenant le Cinéma Numérique Ambulant, vous permettez à une organisation culturelle de survivre. Car c’est de cela qu’il s’agit encore malheureusement, de survie, dans un contexte de paupérisation et de grande fragilité des initiatives culturelles. Aucun apport n’est à négliger. Ce soutien nous permet de faire un pas de plus dans la structuration de notre association et la pérennisation de nos activités ».

Après les discours, place au cinéma. Le film d’ouverture, « Central do Brasil » (Brésil central) de Walter Salles nous a amené à la découverte du Brésil profond, sur les traces d’un garçon de neuf ans qui voit sa mère mourir tragiquement et qui se lance à la recherche de son père. Un Brésil pauvre, illettré et croyant à l’extrême, loin des lumières et du carnaval de Rio de Janeiro. Le parcours de ce garçon est non seulement un voyage, mais aussi un cheminement intérieur pour se découvrir, faire la paix avec soi-même pour pouvoir être en paix avec les autres.

Dans les jardins de la résidence, un buffet a été installé. La  caipirinha, cocktail le plus consommé au Brésil et petite star de la soirée, coule à compte-gouttes, il faut s’aligner pour pouvoir accéder au précieux breuvage. Petit à petit, les spectateurs désertent la salle de cinéma en plein air pour s’installer là où on a besoin que de l’odorat et du goûter pour juger d’une œuvre d’art. De petits groupes se forment. Ici, les journalistes culturelles, copines des 400 coups. Là, les amoureux des films d’animation. Le dénominateur commun de ces groupes ? Le verre à la main et les rires stridents, le bar a fait son effet.
Heureusement qu’il y a encore des inconditionnels du cinéma. Eux savourent le film jusqu’à la dernière goutte, jusqu’à la disparition des derniers textes du générique. C’est encore eux après qui commentent le film. Leurs phrases sont pleines de superlatifs. Beaucoup ne jurent plus que par le cinéma brésilien, qui vient de recruter de nouveaux adeptes.  

Ashley Tchameni

samedi 25 novembre 2017

Jean Roke Patoudem : « Le succès de la série africaine pourrait la déstabiliser »


Président Directeur général de la société de production Patou Films International, il parle de l’évènement « La Nuit de la série africaine » qu’il a organisée à Yaoundé et Douala dans le cadre du festival Ecrans Noirs en juillet 2017, mais aussi du succès et des difficultés des séries tv africaines et du manque des moyens de promotion.

 
Jean Roke Patoudem


A l’occasion du festival Ecrans noirs 2017, vous avez organisé le 18 juillet à Yaoundé et le 21 juillet à Douala, deux éditions de La Nuit de la série africaine. Quel bilan pouvez-vous en faire ?

Bilan très positif, au-delà de toutes nos espérances. Car il faut préciser que c’était la première fois au Cameroun que s’appliquait le concept de « La Nuit de la série africaine » tel que je l’avais créé en 2013 au Fespaco. A Yaoundé, la salle de l’Institut Français était pleine dès 18h et à Douala, malgré la pluie qui est tombée sur la ville dès 17h, nous avions eu 250 personnes sur les 300 places que compte le CanalOlympia Bessengue. Encore que cette superbe salle n’est pas encore bien connue du grand public.   

La Nuit de la série se greffe à des festivals qui, eux-mêmes, proposent déjà une compétition série Tv, avec très souvent les mêmes œuvres. A-t-elle encore ainsi, lieu d’être ?

La Nuit de la série africaine n’est pas un festival et ne peut en aucun cas se substituer à celui-ci. C’est un événement qui anime un festival. Son concept est d’être accueilli par des festivals de renom tel que le Fespaco, les Ecrans noirs… et programmé avec les productions des partenaires dont ces mêmes festivals en font partie ; les festivals ne pouvant proposer à la programmation qu’une partie des séries qu’ils ont en compétition. Voilà le pourquoi il y a des doublons et c’est bien normal.

Cette année, sur les 13 séries proposées, six était camerounais. Comment se fait le choix des œuvres à diffuser ?

Chaque partenaire propose par ordre de préférence les séries qu’il souhaite promouvoir lors de l’événement. Je récupère tout cela et programme la soirée tout simplement. Les six séries camerounaises en question sont les choix de la chaîne A+ et du festival Ecrans Noirs, faits sans concertation aucune. Je pense que cette forte présence des séries camerounaises est le fruit de la vivacité de leur production.

Comment se porte la série camerounaise aujourd’hui ?

Le Cameroun était déjà présent au dernier Fespaco avec quatre séries, talonné par la Côte d’Ivoire avec trois séries. Le Cameroun a maintenu la même longueur d’avance aux Ecrans noirs cette fois-ci avec trois séries. Cela montre une production active malgré l’absence d’aide à la production nationale ou internationale. 

Ces dernières années, on constate que la série tv est en pleine expansion en Afrique francophone. Peut-on aujourd’hui évaluer la production de ces séries en quantité et en qualité ?

Les séries africaines sont de plus en plus nombreuses à être produites et de mieux en mieux en gamme de qualité. On assiste ces deux dernières années à un réel décollage de la série africaine : bon scénario, belle production, bon casting et bonne maîtrise technique.
Série "La Reine blanche" d'Ebenezer Kepombia.
Malgré cette expansion, les chaînes de télévision, publiques ou privées, accordent encore une grande place aux telenovelas qui viennent d’Amérique du sud ou d’Asie, en arguant la faiblesse de la production locale face au besoin. Comment inverser la tendance ?

De part leurs statuts, les télévisions privées font ce qu’elles veulent de leur déontologie. Quant à la télévision publique nationale, c’est une honte de mettre à l’antenne les œuvres des autres. Je ne comprends pas sa mission. C’est au service public de montrer les atouts artistiques et culturels du Cameroun. Mais quelqu’un doit y trouver son compte en montrant des telenovelas au Camerounais. Sinon, je ne comprendrais pas ces désaveux culturels de la part d’un service de l’Etat. Entre nous, les Camerounaises et les Camerounais du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest méritent mieux leurs cultures que celle des autres !
Il existe aussi de plus en plus de séries d’Afrique anglophone qui, doublées en français, s’imposent en Afrique francophone. Y a-t-il aussi des séries francophones qui arrivent aussi à s’imposer en Afrique francophone ?

Quelques grands groupes multinationaux, via leurs petites sociétés de distribution, ont obtenu des subventions auprès des organismes français pour doubler nos séries francophones en d’autres langues. Pour l’instant, je n’ai pas vu de résultat encourageant. Mais néanmoins, je pense que nous pouvons déjà amortir nos séries dans notre espace économique francophone. Il n’y manque cruellement que des outils de promotion.

Série Le journal de Jenifa, Nigéria
Nos séries africaines arrivent-elles à s’exporter vers d’autres continents ? Si oui, jusqu’où ? 

Je serais tenté par l’affirmation si je me réfère à un ou deux exemples isolés. Mais non, les séries africaines ne s’exportent pas encore au-delà de la Francophonie. Par contre, cela dépend aussi de l’incapacité de l’autre, de cet autre continent à manquer de curiosité. Le succès de la série africaine pourrait le dépasser et le déstabiliser dans son quotidien. Laissons-le d’abord se préparer.

Quel a été jusqu’ici l’apport de la Nuit de la série sur le développement de la série tv ?

Le premier objectif qui pour moi est depuis atteint, est de prolonger la promotion d’une série en salle. Ensuite vient la satisfaction du public. A Douala, un spectateur n’en revenait pas en ayant vu sa série préférée projetée sur un grand écran dans une grande salle de cinéma : « C’est comme un film ! » m’a t-il dit.

Propos recueillis par Stéphanie Dongmo




Jean-Pierre Bekolo : « Notre pays a peur de sa propre histoire »


Alors qu'il vient de sortir son dernier film, "Miraculous weapons" (104mn, novembre 2017), le cinéaste nous parle de sa série "Our Wishes", présenté au mois de juillet 2017 à Yaoundé.  Une production bâtie autour du Traité germano-douala de 1884 qui a abouti à la colonisation du Cameroun. Il insiste sur l’intérêt que le cinéma a à s’approprier l’Histoire.

Jean-Pierre Bekolo
Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser une série sur l’histoire du traité germano-douala signé en 1884 ?

Notre cinéma a besoin, pas seulement d’histoires, mais surtout de l’HISTOIRE. Il s’agit malheureusement d’un champ totalement déserté par tous. J’ai pensé que le cinéma en général  et la télévision devrait s’y engouffrer afin de rendre cette histoire qui n’est pas enseignée dans le écoles accessible à tous, de la grand-mère aux petits enfants. La série, c’est la télévision et la télévision se regarde en famille à la maison avec les parents, les grands-parents et les enfants. Il s’agit de faire entrer notre histoire dans nos maisons qui sont envahies par les histoires des autres. L’histoire du traité est un sujet qui, non seulement nous concerne, mais surtout qui est le fondement même de notre identité en tant que peuple et en tant que nation.

Pouvez-vous nous restituer le contexte de la signature de ce traité, comment comprendre que des rois aient librement décidé de céder leurs territoires à deux commerçants Blancs ?

Il faut regarder la série pour comprendre. Le grand commerçant de Hamburg, Woerman qui a un comptoir au Cameroun, veut pousser son ami Bismarck à avoir une colonie en Afrique en prélude à la conférence de Berlin qui va partager l’Afrique. Il charge donc son représentant local, le jeune Edouard Schmidt qui n’a que 24 ans d’obtenir, moyennant une forte somme (corruption), un traité avec les chefs Douala qui confient leur territoire aux Allemands. Ce dernier va s’appuyer sur le roi Bell (grand-père de Manga Bell qui sera pendu par les Allemands; ici il n’a que 7 ans). Sauf que les chefs ont déja écrit une lettre à la reine d’Angleterre pour qu’elle vienne les aider à résoudre les conflits dans la région.
Le traité signé par les rois douala concernait un espace se limitant à la côte, au littoral. Mais la colonisation allemande s’est étendue bien au-delà de ce territoire. Pourquoi ?

Justement, les Allemands signent avec les chef Dualas qui veulent garder le contrôle du commerce avec les peuples de l’intérieur du pays; mais les Allemands ne respectent rien de leurs désirs et profitent de ce traité pour poursuivre l’expansion de leur territoire en soumettant par la force les autres chefs. C’est cela même la nature du projet allemand qui va échapper aux chefs Douala dont ils se sont servis. Le document des souhaits existe, vous pouvez le consulter. Si nous avons intitulé la série "Our Wishes“, c’est justement pour mettre en valeur que ces chefs avaient une vision des relations qu’ils auraient souhaités avoir avec les Allemands.

Que représente le traité germano-douala  et comment a-t-il influencé l’histoire du Cameroun jusqu’à nos jours ?

Ce traité n’a pas influencé le Cameroun, il a créé le Kamerun. Les contours de cette signature ont défini la relation que les familles Doualas ont entre elles jusqu’aujourd’hui. Mais ce qui est important c’est que nous semblons ne pas tirer de leçons des tensions générées par ce traité entre-nous car notre Etat continue de signer d’autres traités avec les mêmes effets. Savez-vous par exemple que les Allemands ont offert de l‘argent au chefs, qu’est-ce que c’est si ce n’est pas la corruption? Ils sont dévalué l’huile de palme et usé de la dette pour faire céder les gens de Hickory Town (Bonaberi), etc. Toutes ces choses nous sont familières aujourd’hui dans les relations que nos pays entretiennent avec les Occidentaux.
Il y a, chez beaucoup de Camerounais, une certaine nostalgie de la colonisation allemande, qui est généralement préférée à la colonisation française. Cette série va-t-elle contribuer à la renforcer ou à la démolir?

Ni l’un ni l’autre à mon avis. “Our Wishes“ raconte avant tout une histoire de notre perspective… Donc avant tout une histoire entre nous et nous-mêmes. Maintenant, la posture qui est la mienne est celle de celui qui à qui on demande de choisir entre la peste et le choléra. Se retrouver à débattre sur qui était le moins pire entre les Allemands et les Français, tous deux colonisateurs du Cameroun, est certes une façon d’affirmer notre point de vue sur une histoire où on ne nous a jamais demandé notre avis, mais elle devrait surtout être une critique du colonialisme quel qu’il fût.

Le Goethe Institut du Cameroun est le partenaire principal de cette série qui met à jour les trahisons des Allemands. Est-ce un mea culpa ?

Les Allemands nous donnent une grande leçon a soutenant cette initiative. Nous avons un pays qui a peur de sa propre histoire et qui a fait le choix de ne pas la raconter à ses enfants afin d’éviter de heurter certaines sensibilités coloniales. Quelle est la conséquence de cette posture pour un pays comme le nôtre? Les Allemands qui acceptent de regarder cette histoire en face nous donnent de l’espoir pour l’avenir, contrairement à ceux qui refusent d’en parler.

Le scénario a été écrit par Karin Gertrud Oyono qui est ingénieure. Avez-vous fait appel à un historien pour le valider afin que la série colle au plus près de l’histoire?

Valider… en quoi consisterait cette validation? Le diplôme que Mme Oyono a obtenu à l’école ne la condamne pas d’emblée. Où est donc le scénario des historiens? Mme Oyono a fait un travail d’historien pour produire ces 2000 pages, elle a une bibliographie qu’elle a publié. Mais moi, je ne suis pas historien, je suis cinéaste. Et un cinéaste invente, il créé car quand bien même vous auriez les faits, l’émotion entourant ces faits n’est pas toujours prise en compte en histoire. Or le cinéaste raconte avec les émotions. Et je tiens beaucoup au rôle de la fiction, donc de l’invention dans le récit historique.

En réalisant une série historique, on est forcément amené à combler certains vides de l’histoire. Quelles précautions prenez-vous dans cet exercice ?

Aucune. Notre série n’est pas une thèse de doctorat. Nous faisons notre travail de cinéaste, nous construisons le récit avec des personnages et une intrigue. Le cinéma a ses outils, c’est de ces outils dont nous nous servons, et le fait que ce soit l’histoire ne change rien. Comme je l’ai deja dit, la fiction a son rôle dans le récit historique… et dans fiction , il y a invention; ce qui veut dire que quand il y a un vide on invente.
Depuis la sortie de la série, y a-t-il de bonnes nouvelles du côté des diffuseurs ? Vers quelles chaînes vous tournez-vous en priorité?

Depuis le tournage, nous avons été en relation avec les chaînes de télévision et principalement la chaîne nationale CRTV afin qu’elle assume le leadership de ce contenu patrimonial. Assumer le leadership ne veut pas dire être le seul à le diffuser, un peu comme le défilé du 20 mai ou un match des Lions. L’histoire est une affaire de tous les Camerounais. Nous travaillons pour fédérer les diffuseurs, et aussi fédérer les ressources, les talents autour d’un projet-locomotive comme “Our Wishes“, voila notre vision. Nous constatons que tout le monde s’est accommodé à un modele de cinéma de la débrouille, très individuel et éclaté; il s’agit de proposer un autre modèle plus ambitieux et fédérateur. 

La première saison de la série compte dix épisodes. Combien de saisons comptez-vous tourner, sur combien de générations de protagonistes?

Nous lançons bientôt le tournage des 20 épisodes suivants, soit deux saisons. Vous savez, nous avons 2000 pages d’histoire qui va du traité jusqu’au départ des Allemands en 1916. Et rien ne nous empêche de continuer à écrire.

Propos recueillis par Stéphanie Dongmo