vendredi 19 septembre 2014

Découverte : Le "village artisanal" du Tchad perd son originalité

A Gaoui, les décors picturaux, réalisés exclusivement par les femmes sur les façades des maisons en début de saison sèche, disparaissent progressivement face à l’urbanisation. Heureusement, les poteries sont toujours là, le musée communautaire aussi.

A l'entrée du musée
 
Village Gaoui, dans le dixième arrondissement de N’Djaména, capitale du Tchad. Ici vit le peuple Kotoko, dignes descendants des Sao, présentés comme des hommes de grande taille à la civilisation riche.
Dès l’entrée du village, on peut apercevoir des montagnes de jarres en terre cuite. Plus loin, plusieurs femmes installées sur un terrain vague travaillent à fabriquer ces jarres qui devront servir à conserver l’eau potable dans les concessions. Les poteries de ce village sont vendues dans les grandes villes tchadiennes et au-delà. Elles ont la réputation d’être solides et de  conserver l’eau toujours fraîche, même quand il fait très chaud, par un phénomène naturel d'évaporation-condensation sur les parois poreuses du récipient.
 
Motifs géométriques
Un dessin artisanal sur un mur
Gaoui, surnommé « village artisanal », est composé de cours communes entourées par des murailles de terre et reliées par de longues et étroites ruelles. Les façades de certaines maisons sont ornées de décors picturaux aux motifs géométriques. Peintes par les femmes d’ici à base d’une peinture traditionnelle dont elles ont le secret, ces dessins empreints d’une grande poésie représentent des scènes de la vie courante.
« Avant, toutes les maisons de ce village portaient ces ornements, c’est ça qui attirait les touristes et faisaient la particularité de ce village. Maintenant, les gens mettent de la peinture  industrielle sur leurs maisons et les dessins disparaissent », se désole Allamine Kader,  réalisateur tchadien venu en pré-repérage dans le village pour un projet de film documentaire. Le cinéaste Mahamat Saleh Haroun avait déjà tourné une partie de son film « Daratt » à Gaoui.
Situé auparavant à une dizaine de km de N’Djaména, le village Gaoui est maintenant devenu un quartier du 10ème arrondissement de la capitale et se modernise. Les toitures de tôles remplacent progressivement les toitures de paille, les briques de terre font place aux  parpaings de sable et de ciment, tout comme les dessins sur les murs cèdent la place à la peinture industrielle.
Témoignage du passé
A l'intérieur du musée
Heureusement, le musée communautaire est là, qui attire encore l’attention des touristes. Les bâtiments construits en terre cuite, selon l’architecture kotoko, sont ceux de l’ancien sultanat transformé en musée en 1992. Dans la petite bibliothèque municipale, qui sert aussi de bureau au directeur du musée, des livres poussiéreux issus de dons divers attendent désespérément d’être lus.

La visite commence par la salle 1. Ici sont exposés des objets Sao, notamment des vases et des figurines humaines. La salle 2 permet de découvrir des outils de pêche Sao, notamment un piège à poisson et un harpon à bout pointu. La salle 3 fait la promotion de la poterie kotoko, réputée dans tout le Tchad pour être la meilleure. Dans la cour du musée, il y a le grenier de la grand-mère de l’actuel sultan et il faut se baisser pour y pénétrer. Une chambre à l’arrière abrite des trésors cachés, notamment une robe brodée à la main il y a 150 ans et portée par les princesses du sultanat.
Après cela, visite des chambres des trois épouses du sultan. Les deux dernières étaient logées au rez-de-chaussée tandis que la première avait l’honneur d’occuper l’étage. Ici, le plancher en bois menace de s’effondrer à chaque pas rapide. La dernière réfection du musée communautaire date de 2007, sur financement de l’Union européenne. Sur les murs de cette salle, des portraits des principautés kotoko. En bonne place figure un portrait du Mey actuel depuis 1995, sa Majesté Alhadji Hassana Abdoulaye.

Fouilles archéologiques
Des poteries kotoko dans le musée
Les objets que recèle le musée communautaire de Gaoui sont issus des fouilles archéologiques, qui ont mis au jour une riche civilisation matérielle Sao. Et depuis lors, interdiction pour les villageois de creuser même un puits sans une autorisation de la mairie, en raison des espoirs de trouver encore des témoignages du passé dans le sous-sol de ce village kotoko, qui s’est d’ailleurs construit sur un site archéologique. La conservation du Musée est assurée par un comité de gestion, sous l’égide du Musée national tchadien.

Aujourd’hui, le village est menacé par l’extension urbaine de la capitale, malgré une ceinture d’espace naturel imposé par les services d’urbanisme. Lancé en 2008 par le président Idriss Deby Itno, le projet de ceinture verte autour de N’Djaména, qui s’étend sur près de 800 hectares, a pour but de contrer l’avancée du désert. Mais pas l’avancée de l’urbanisation. Il est à craindre, à court terme, que le village Gaoui y perde son âme.
Stéphanie Dongmo au Tchad

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