dimanche 3 janvier 2016

La Chronique du mois: Psst, ma chérie, viens ici !

A partir de janvier 2016, je vous propose, une fois par mois, une chronique sur un fait de société au Cameroun ou ailleurs. Coup de gueule qui se veut humoristique pour décrire les travers d'une société en mal de repères.

Un homme regardant une femme.



C’est un phénomène qui s’est insidieusement installé dans les rues des villes du Cameroun, au point où beaucoup ne se formalisent plus de cette goujaterie sans nom. Vous êtes une femme, vous passez tranquillement votre chemin et vous entendez un inconnu vous héler négligemment, familièrement, grossièrement, irrespectueusement: « psst, ma chérie, viens ici ». 

Cette race-là, on la trouve dans les marchés, Mokolo à Yaoundé et Nkoulounoun à Douala en tête. Ceux qui la constituent sont souvent tapis dans les rayons de friperies ou installés, marchandises à même le trottoir, en bordure de route. Des « ma chérie », ils en distribuent à la pelle. Pour eux, toutes les femmes s’appellent ainsi, qu’ils les convoitent ou non.

Ils accostent les femmes au passage, draguent pour se divertir ou pour tuer l’ennui. Ils profitent des embouteillages des marchés pour donner une tape sur les fesses encore fermes d’une jeune fille ou pour toucher un sein au passage. Si la malheureuse s’en offusque, il fait rappliquer ses acolytes et tous l’insultent copieusement. Si la femme insiste, ils iront jusqu’à la brutaliser, dans l’indifférence totale.

Cette race-là, on la trouve aussi dans les quartiers, assis en bande autour de la vendeuse de beignets, de la call-boxeuse ou du boutiquier du coin. Ils sont là dès la tombée de la nuit, tous les jours que le bon Dieu fait. Tapis dans l’ombre, profitant de la noirceur de la nuit et de la présence de la bande, ils vont à la chasse. Ils sifflent les femmes, jeunes et moins jeunes, comme on lance des grains de maïs aux poules, en espérant qu’au moins une voudra bien en picorer. 

Pendant quelques heures, le temps que la vendeuse de beignets termine sa soirée, remballe ses affaires et rentre chez elle, ils peuvent poser les yeux sur les femmes, fixer leurs derrières en toute impunité. Pendant quelques heures, ils peuvent oublier l’extrême sècheresse de leurs cœurs, le vide immense de leurs vies, la vacuité de leurs sentiments, l’inutilité de leurs existences. 

Ils peuvent oublier leurs masturbations solidaires et leurs réveils plein de frustration. Ils peuvent délaisser le poids de leur passé, le flou de leur présent et l’horizon bouché de leur futur. Ils peuvent s’imaginer étalon, tombeur de femmes, chaud lapin. Ils peuvent même rêver qu’un jour, une femme, une vraie femme, les aimera et les comblera. Ils peuvent surtout avoir l’impression que leur vie est autre chose que le long chapelet de jours vaincus égrenés, les uns à la suite des autres. 

Après ces quelques heures durant lesquels ils ont permis à leur imagination de s’évader au-delà de la banalité quotidienne, ils rentreront en traînant les pieds dans une maison où personne ne les attend.
A ces individus-là, les mères n’ont pas appris qu’il était mal élevé de siffler les femmes dans la rue, de donner des tapes sur les fesses des jeunes filles. Elles étaient trop occupées à trouver de qui bourrer le ventre au moins une fois par jour, très souvent en l’absence du père, ignorant qu’une personne pouvait avoir besoin d’autre chose que d’être rassasié. Le résultat, ce sont des hommes installés à la lisière de la vie, qui n’ont d’autres perspectives de vie que des « psst, ma chérie». 

Les violences faites aux femmes ne se limitent pas à l’excision, à la bastonnade ou à l’inégalité des chances. Elles sont partout, dans les marchés, au coin des rues. Elles sont joliment enrobées dans des « ma chérie » collés à toutes les femmes. On l’a tellement banalisé qu’on n’en prend plus conscience. Ce sont les hommes qui font violence aux femmes, mais ce sont les femmes qui éduquent les hommes. Le mal doit être saisi à la racine. 
Stéphanie Dongmo

Télévision: Telenovelas, quand tu nous tiens!



Les feuilletons à l’eau de rose occupent le prime time sur les chaînes camerounaises. Ils véhiculent des contenus idéologiques très différents des pratiques en Afrique. Ils influencent notre rapport à l’amour et décuplent notre envie d’être aimé. 


Depuis la libéralisation du secteur de l’audiovisuel au Cameroun, on en a vu, des telenovelas : Le Baron, Isaura, Catalina y Sebastian, Rubi, El diablo, Terra nostra, Mademoiselle, Avenida Brazil, Marina, Rosa Salvage, Luna, Tour de Babel, le Clone, El triumpho del amor. La liste de ces productions, venues d’Amérique du Sud mais de plus en plus d’Asie, est loin d’être exhaustive.

Les feuilletons à l’eau de rose ont bonne presse et sont diffusés en prime time. De 18h30 à 21h30, le téléspectateur peut passer 3h à regarder des telenovelas en zappant d’une chaîne à une autre. La personne qui aura raté l’épisode du jour pourra toujours regarder la rediffusion le lendemain, souvent en début d’après-midi.

Au coeur de l'amour de Chantal Youdom.
La plupart de ces feuilletons sont fournis par la société de distribution de contenus audiovisuels Côte Ouest qui possède six bureaux (Casablanca, Ebène, Abidjan, Kinshasa, Lagos, Johannesburg) pour mieux couvrir le marché africain. Elle distribue des productions de plus de 200 épisodes, dont la diffusion dureplus d’une année. Une grosse machine comparée aux rares telenovelas camerounaises comme Au cœur de l’amour qui peinent à produire 50 épisodes. 

Force est aujourd’hui de constater le succès rapide et désormais durable de la telenovela. 
Une prospérité confirmée par la création de chaînes de télévision consacrées exclusivement à ce genre. C’est le cas de Telenovela Tv et de Nina Tv que l’on reçoit au Cameroun grâce au câble. Le mépris et la réprobation qu’on affiche quand on en parle n’arrête pas les intérêts économiques qui produisent et diffusent ces romans-photos audiovisuels, dont le propre est d’attirer et de conserver un audimat pour les chaînes de télé et donc des annonceurs. D’où les plages pub à rallonge avant, pendant et après la diffusion des telenovelas. 

La telenovela n’est pas une production militante. Elle se contente de mettre en scène un rêve : celui d’un homme et d’une femme qui s’aiment envers et contre tout. Le couple qui se forme au début doit affronter plusieurs obstacles, les malentendus, la méfiance, les déceptions et la jalousie avant de parvenir à une union finale. Toute la production repose sur ces retrouvailles-séparations qui sont autant de rebondissements à l’intrigue. 


L’air du temps
Ses thématiques principales sont: amour, beauté, gloire, argent, mensonge, trahison. La telenovela se termine toujours par une fin heureuse : les amoureux se réconcilient et se marient, les méchants récoltent ce qu’ils ont semé. Le telenovela c’est, par essence, l’écriture en rose d’une histoire d’amour qui est ancré dans le présent. Car elle épouse l’air du temps, les causes et les dépravations qui y sont associées. Les évolutions sont très fortes, d’une année à l’autre, dans les contenus idéologiques véhiculées par ces feuilletons.

Ainsi, dans les premières telenovelas diffusées au début des années 90, l’héroïne était toujours jeune et vierge, s’habillait décemment et il n’y avait de relation sexuelle entre elle et son amoureux qu’après le mariage. Dans les feuilletons d’aujourd’hui, l’héroïne est rarement vierge, les amoureux n’attendent plus le mariage pour avoir des relations sexuelles, font même des enfants hors mariage. Les relations sont plus physiques avec des baisers fougueux, des caresses et des déshabillages mutuels. Les femmes sont de plus en plus dénudées. 

Dans ces nouvelles productions, il y a une histoire d’amour centrale autour de laquelle gravitent plusieurs histoires d’amour secondaires. Très souvent, on a un personnage homosexuel lui-même en quête d’amour. Le feuilleton Irrationalheart, diffusé sur Canal 2 et Equinoxe tv, a soulevé l’opinion publique camerounaise en 2013 dans un pays où l’homosexualité est interdite, obligeant ces chaînes de télévision à interrompre sa diffusion.

Initiation à l’amour
Le public de la telenovela est constitué en majorité de femmes et d’enfants. Ces derniers commencent à les regarder très tôt en compagnie de leurs mères. Il n’est pas rare d’entendre des bambins commenter le dernier épisode de leur telenovela préféré dans la cour de recréation d’une école primaire. Le feuilleton devient ainsi, pour eux, le premier récit d’initiation à l’amour. La description qu’il fait de l’amour pourrait alors être considérée par ce jeune public comme la forme par excellence du parcours amoureux. La telenovela a une réelle influence sur l’imaginaire des gens. A force de regarderce qui est supposé être « le véritable amour », on finit par rêver d’une autre vie d’amour que celle que la réalité, moins rose, nous propose.

L’être humain aime aimer. Qui n’a pas rêvé d’entendre, encore et toujours, ces paroles d’amour que nos cœurs ne sont jamais las d’entendre ? Ces feuilletons décuplent notre envie d'être aimé, et surtout d'être aimé d'une certaine façon. Mais ce n’est pas au Cameroun qu’on trouvera facilement un homme capable de vous dire « je t’aime » dix fois par jour. Comparés aux amoureux en puissance des telenovelas, nos hommes paraissent bien mièvres et rustres. Ce qui donne l’impression que les hommes qui savent aimer se trouvent ailleurs. Quoi de plus normal donc que d’aller les chercher sur internet ?
Pourtant, ces feuilletons nous présentent des réalités qui ne sont pas les nôtres, des mentalités qui nous sont étrangères, des valeurs que nous n'approuvons pas. Malgré cela, notre société permissive, qui s'ouvre largement au premier venu, l’embrasse et l’assimile, au risque d’y perdre son identité. Ainsi, selon les feuilletons diffusés naissent des générations d’enfants ayant pour prénoms Marimar, Rubi, Marina, Manuela…
Stéphanie Dongmo

mercredi 9 décembre 2015

Arts plastiques : la critique se met à l’école

Du 3 au 5 décembre 2015, la Cameroon Art Critics (Camac), association de journalistes culturels camerounais, a organisé un atelier de formation à la critique des arts plastiques, en partenariat avec l’Institut Goethe du Cameroun.

Des journalistes dans le hall de Bandjoun Station.
Le lieu choisi pour abriter cet atelier n’est pas anodin : le centre d’art contemporain Bandjoun Station, fondé en 2008 par le plasticien Barthélémy Toguo où l’exposition Stories Tellers a été prolongée jusqu’en mars 2016.

Une vue du centre d'art contemporain.
Treize personnes ont été sélectionnées pour participer à cet atelier. Ils sont journalistes, chroniqueurs ou médiateurs culturels. Ils sont venus de Douala et de Yaoundé, avec pour attente commune d’acquérir des bases théoriques et pratiques pour mieux appréhender une œuvre d’art, la décrypter, la critiquer et la restituer au public. Ils sont repartis de Bandjoun en étant plus sûrs d’eux-mêmes, ayant appris les techniques, les ficelles et les astuces du métier.

Visite des plantations de BS.

Ceci grâce à trois formateurs: Germain Loumpet, archéologue et muséologue a entretenu les participants à l’atelier sur la production, la diffusion et la consommation de l’art au Cameroun, à travers des éléments historiques, anthropologiques et politiques, les genres et les courants. Hervé Youmbi est un plasticien bien connu pour ses portraits au réalisme saisissant. Il s’est penché sur la pratique de l’art plastique au Cameroun. Par sa longue pratique du métier, le critique d’art Lionel Manga, commissaire d’exposition depuis peu, a été plus proche des participants. Avec eux, il a discuté des techniques de lecture d’une œuvre d’art, et d’écriture d’un article critique.

A côté de l’atelier proprement dit, la Camac a initié d’autres activités à l’intention des participants et animateurs de l’atelier. Il y a eu la visite des plantations de Bandjoun Station qui entend allier l’art et l’agriculture. Car le centre d’art contemporain développe un projet agricole dans des plantations où poussent du café, du maïs, des haricots, et même du moringa, cultivés de façon bio. Il y a eu enfin la visite de la Fondation Jean Félicien Gatcha, perchée sur les hauteurs du village Bangoulap.

Le Point de presse de Monsieur n'importe qui.
Il y a eu les rencontres professionnelles avec Barthélémy Toguo, l’hôte de l’atelier. Il a partagé avec les journalistes son enfance, ses études, son travail de plasticien et ses combats. Les participants ont eu l’occasion de regarder le film « Barthélémy Toguo : deux mains… le monde », documentaire de 52 min réalisé par Thierry Spitzer en 2014.  


Il y a eu la visite de l'espace culturel Tégang de la compagnie Feugham, à Bafoussam. Avec à la clé deux spectacles solos : « Point de presse de Monsieur N’importe qui » de Wakeu Fogaing dans la peau d’un dictateur qui répond à ses détracteurs, et « Je n’aime pas l’Afrique » de Louis Marie Noubissi Tchoupo, dit Armstrong, qui rend hommage à Paul Niger et critique la dérive sociale africaine.

Créée le 16 juillet 2015 à Yaoundé, la Camac a pour ambition de promouvoir l’excellence dans le journalisme culturel. Son président est Parfait Tabapsi, rédacteur-en-chef du mensuel culturel Mosaïques paraissant à Yaoundé.

Stéphanie Dongmo, à Bandjoun 

vendredi 16 octobre 2015

Raoul Djimeli : « J’appelle à penser la condition de l’enfant africain »

L’auteur parle de son recueil de poèmes intitulé En attendant les jours qui viennent, paru en 2014 chez Edilivre. Dans ce livre, il dit sa révolte d’une société en déliquescence où l’enfant, pourtant présenté comme le fer de lance de la Nation, est sacrifié.

Raoul Djimeli
Présentez-nous votre ouvrage en quelques mots ?
En attendant les jours qui viennent est un recueil de poèmes. Un ensemble de textes dits par une petite voix oubliée comme beaucoup d’autres, dans un contexte dominé par  la difficulté. Ces textes disent les malheurs des jours qui passent et présentent l’itinéraire rue-tombe qui quelques fois, devient l’essentiel de la vie de jeunes africains. Notre personnage est un enfant seul. À Yaoundé où il vit dans la rue, il n’y a que les immeubles et les églises des ventrus, les voitures et les mensonges des gouvernants qui remplissent ses yeux. Toute sa génération est abandonnée à elle-même… voici comment elle se bat, en attendant les jours qui viennent.

À quel lecteur s'adresse votre ouvrage ?
Ce livre est d’abord un cadeau à tous ceux qui aiment la poésie. Il s’adresse également à toute personne qui veut comprendre ce que pense  l’enfant africain de l’état de désintégration avancée dans lequel se trouvent les pays africains aujourd’hui, le Cameroun en particulier. Oui, le Cameroun surtout parce que vu de l’extérieur on peut se dire  - avec la violence qui nous étouffe- que tout va bien.
Quelles sont les principales qualités de votre livre ?
Chaque lecteur sait ce qu’il aime particulièrement dans un livre ou chez un auteur. J’aime par exemple l’humour acide d’Alain Mabanckou et de Patrice Nganang. Mon lecteur pourra apprécier, si nous avons les mêmes sensibilités, la force d’une écriture singulière, marquée par le souci de s’offrir pour cesser de souffrir. « S’offrir » dans toutes ses dimensions. Les poèmes semblent chuchoter et crier en même temps. Le lecteur saura aussi apprécier l’allégorie. L’enfant seul du texte, c’est le jeune citoyen africain sans réel État. Il parle aussi de ses parents qui ne sont que dans le brouillard de ses pensées, tout comme l’Histoire des Africains. Beaucoup d’autres charmes poétiques sont à découvrir.

Quel message avez-vous voulu transmettre à travers votre ouvrage ?
Je voudrais monter ce que deviennent  ceux qu’on dit être le fer de lance des Nations. Partager avec le public ce que cachent le soleil et les politiques d’Afrique. Parler de ces enfants que tout le monde voit, comme on voit le bitume sur l’asphalte et ainsi, j’appelle à penser la condition de l’enfant en Afrique. J’appelle à regarder un peu plus loin.

Pourquoi avoir choisi le genre poétique pour exprimer votre message ?
Je pense que commencer une œuvre de l’imagination est un peu comme un caillou qui vous tombe dessus. Si c’est sur votre âme de poète qu’il tombe alors vous écrivez votre douleur par le poème.

La rue et la révolte sont au cœur de votre ouvrage, pourquoi sont-ils des thèmes importants pour vous ?
Parce que la rue est au-devant de la difficulté. C’est là, qu’il convient de commencer. Appeler à la conscience, à la prise en compte des « rués ». La révolte parce qu’elle est capitale. Refuser d’étouffer !

Quels sont vos projets d'écriture pour l'avenir ?
J’ai des textes poétiques en ce moment que je travaille, et d’autres travaux que le public ne tardera pas à découvrir avec encore plus de plaisir.

Un dernier mot pour les lecteurs ?
Chers lecteurs, follow me, the best is still to come!

Interview réalisée par Edilivre

mercredi 14 octobre 2015

Musiques d’Afrique : des stratégies à inventer

La 8ème édition du Kolatier, marché des musiques d’Afrique, s’est déroulée à Yaoundé du 8 au 10 octobre. A côté des concerts, des ateliers et des rencontres professionnelles, il y a eu une table-ronde sur le thème les musiques d’Afrique au profit des acteurs et des Etats africains. C’était le 10 octobre dernier à l’hôtel Mont Fébé.
 
Les organisateurs du Kolatier

Quelles stratégies adopter pour que les musiques d’Afrique bénéficient réellement aux acteurs et aux Etats ? Telle est la question qui a réunis autour d’une table quatre hommes : Kladoumadje Nadjaldongar, directeur de la valorisation au Centre de recherche et de documentation sur les traditions et pour le développement des langues africaines (Cerdotola), Manassé Nguinambaye, directeur du festival de musiques DjamVi au Tchad, Thierno Ousmane Bâ, tourneur et producteur sénégalais installé en Belgique et Luc Yatchoukeu, promoteur du Kolatier et président du Conseil camerounais de la musique.

D’entrée de jeu, Kladoumadje Nadjaldongar a parlé des politiques culturelles des Etats africains. Il existe un florilège d’orientations culturelles promues par les organisations internationales, entre autres l’Unesco et l’Organisation internationale de la Francophonie : à l’exemple de la charte de Naïrobi sur les industries culturelles, la déclaration de Cotonou, la déclaration de Beïrut, etc. Beaucoup d’Etats ont ratifié ces textes, mais le problème se pose au niveau de leur mise en application effective.

Et on constate qu’entre une politique culturelle et son exécution, il y a de sérieux écarts. D’après lui, le problème vient parfois de ce que les modèles soumis aux Etats ne correspondent pas tout à fait à leurs visions. Il a ainsi recommandé de promouvoir des modèles endogènes de gestion de notre patrimoine culturel, en déterminant ce qui est bon à prendre et ce qui est bon à laisser dans la coopération internationale.

Pourtant, malgré ces écueils, la musique peut être un atout majeur dans le développement de certaines villes. Manasse Nguinambaye du Djamvi a expliqué les stratégies mises en place par son festival pour créer de la richesse autour de la musique à Ndjaména. Par exemple des stands au village du festival où des commerçants et micro-entrepreneurs réalisent de bons chiffres d’affaires, l’accompagnement des artistes à la production de leurs œuvres, etc.

Parlant de professionnalisation, Luc Yatchoukeu a souligné le déficit de formation des acteurs de la filière. Pour lui, la forme du produit comptant autant que son contenu, l’artiste doit se faire accompagner par des agents et attachés de presse. Ce à quoi Thierno Ousmane Bâ a ajouté que le talent ne suffit pas, il faut avoir derrière soi une équipe qui peut accompagner l’artiste. Car les plateformes importantes passent par des managers pour négocier des contrats et ne contactent pas directement l’artiste.

Alors que les artistes d’Afrique tournent essentiellement sur le continent, en Europe de l’Ouest et un peu aux Etats-Unis, Thierno Ousmane Bâ a parlé de nouveaux marchés pour les musiques d’Afrique, que représentent l’Asie, l’Europe de l’Est, l’Amérique latine, la Scandinavie… Mais pour se lancer dans ces espaces, cela nécessite que l’artiste ait acquis une certaine maturité et soit entouré de professionnels. Pour ce tourneur, l’artiste en Afrique doit se mettre à la page et, comme en Europe, devenir une société avec une comptabilité, une communication, etc. Les nouvelles technologies aussi sont apparues, changeant le mode de consommation de la musique, avec une distribution en ligne des contenus que les artistes d’Afrique ont tout intérêt à explorer.

 
Pour Kladoumadje Nadjaldongar, il faut que les organisations culturelles soient fortes pour pouvoir influencer les décisions des Etats. Luc Yatchoukeu ajoute qu’il faut créer des entreprises véritables qui puissent payer les impôts et alors, l’Etat va s’intéresser aux arts, et particulièrement à la musique. « Il faut s’organiser et montrer que nous sommes des acteurs du développement et que nous pouvons apporter quelque chose de concret, démontrer l’intérêt que les Etats ont à nous soutenir. Le gros problèmes est de travailler ensemble, de fédérer les énergies ».
En attendant que ce vœu pieu puisse se réaliser, le secteur musical continue à traîner ses maux.

Stéphanie Dongmo 

Roman : L’Afrique abrutie

Le Christ selon l’Afrique, le dernier roman de Calixthe Beyala, prend pour prétexte de l’histoire rocambolesque de Boréale, une jeune fille qui accepte de porter un enfant pour sa tante, pour parler des religions et des croyances en Afrique.

Calixthe Beyala
 Le Christ selon l’Afrique : tout un programme. Le corps de ce livre est une histoire puisée dans une vieille coutume béti, aujourd’hui en voie de disparition. Boréale, une jeune fille pauvre de 20 ans, boniche le jour et délurée la nuit, accepte de porter un enfant pour sa riche tante, M’am Dorota rattrapée par la ménopause. Fortement encouragée par toute sa famille, elle entretient des relations sexuelles avec son oncle et se retrouve enceinte. Mais, accident de parcours, Boréale devient une Agatha de plus de l’humanité adultère et se bat pour garder son enfant.

L’âme de ce livre est la religion. Ou plutôt, toutes les croyances que les Africains embrassent à bras le corps, du christianisme à l’égyptologie. Kassalafam, le quartier pauvre de Douala où vit Boréale, est le lieu d’observation par excellence de ce melting-pot religieux. Il y a des personnages comme l’apôtre Paul. Des tréfonds du chômage, il a un jour une illumination qui va le rendre riche. Il créé une église où il vend toute sorte de sacramentaux avec, cerise sur le gâteau, le droit de trousser les femmes pour leur transmettre le saint esprit. Il y a aussi Homotype. Amoureux infidèle de Boréale, il prône le retour à l’Egypte antique et convoque à volonté Amon Rê et Osiris, des dieux égyptiens qu’il fait passer avec du chanvre indien. Au centre de ces extrêmes, il y a des gens comme Boréale qui ne croient ni en Dieu, ni en diable.

L’esprit de ce livre est la misère ambiante dans cette société africaine contemporaine. Où les riches écrasent les pauvres, au propre comme au figuré ; où les politiciens véreux tiennent la chandelle face à une opposition en mal d’inspiration. Mais la misère ici n’est pas seulement économique, elle est surtout morale et même spirituelle. C’est cette misère qui amène une mère à mettre en location le ventre de sa fille pour porter l’enfant destiné à une autre. C’est aussi cette misère qui conduit les malades de Kassalafam vers l’église plutôt que vers l’hôpital. C’est encore cette misère qui pousse Ousmane, le collègue boy de Boréale, à séduire sa patronne blanche, vieille et esseulée. C’est enfin cette misère qui fait qu’au fin fond du quartier, une femme shooté au câble ferme les yeux sur ses malheurs pour s’intéresser à la crise de subprimes en occident.

Le roman de Calixthe Beyala donne de l’Afrique l’image d’une frivole incapable de dire non et qui se retrouve écartelée entre ses propres croyances, les religions importées et les nouvelles tendances spirituelles. Entre le catholicisme, les églises de réveil, l’égyptologie, la mondialisation de la pensée, la démocratie forcée, l’impérialisme occidental et une violence sourde, l’Afrique semble ne plus savoir où donner de la tête. Des débats sur la crise en Côte d’Ivoire (2010/2011) et la guerre civile en Libye (à partir de 2011) surgissent dans l’œuvre. Calixthe Beyala s’est fortement engagée contre l’ingérence occidentale dans ces deux crises. Sans succès hélas, et le goût amer laissé par ces échecs sort de la bouche de ses personnages.

La critique est particulièrement acerbe envers les religions, et notamment le christianisme. Bien que s’appuyant sur des faits réels, cette critique est assez caricaturale. Il en va de la manière dont l’auteure décrit l’Africain qui, au lieu de travailler à améliorer ses conditions de vie s’adonne plutôt à la prière. Un peuple abrutit et sans valeur, perméable à souhait, prêt à toujours plier l’échine, incapable de penser plus loin qu’au pain quotidien. Un peuple con en un mot. Rien ni personne ne trouve grâce à ses yeux. Ni l’Afrique dont elle est originaire, ni l’Occident où elle vit depuis ses 17 ans, en France notamment. Elle trouve les mots justes pour tourner la religion en dérision et ironiser du Christ. Au passage, elle destine quelques piques acerbes à Françoise Foning, l’ex-mairesse de Douala Vème décédée en janvier 2015.

Ce roman est, au final, un cri de colère sans subtilité. Envers la léthargie des Africains et la prédation des occidentaux. Le style est léger et grave à la fois, parfois ironique sur des sujets sensibles. La romancière utilise des néologismes et tort la langue française pour exprimer des réalités méconnues de l’Académie française. Les psaumes, les prières et les chansons qui émaillent ici et là donnent du souffle au roman, qui n’en devient pas pour autant musical. Au-delà de la caricature, Calixthe Beyala, avec une vingtaine de romans à son actif, continue à affiner son écriture inclassable qui donne à la langue française une nouvelle saveur.
Stéphanie Dongmo

Calixthe Beyala
Le Christ selon l’Afrique
Albin Michel, Paris, 2014

265 pages