vendredi 2 mai 2014

Eva Doumbia: "J'ai le devoir de raconter des deux côtés ce qui se passe"

Féministe et afropéenne assumée, la metteuse en scène parle de son projet théâtral et littéraire intitulé La Traversée aux disparus qui sera présenté du 5 au 7 mai au Théâtre la Criée à Marseille. Ce projet est composé de quatre textes de femmes, descendantes d’esclaves : La vie sans fard et Ségou d’après Maryse Condé (Guadeloupe), La couleur de l’Aube d’après Yanick Lahens (Haïti) et La grande chambre de Fabienne Kanor (Martinique). Un volet de ce travail, la pièce Femmes de Ségou, a été présenté en février à Yaoundé et sera à nouveau sur scène dans le off du festival d’Avignon, du 5 au 15 juillet.
 
 

Parlez-nous du projet sur lequel vous travaillez, La Traversée aux disparus.
La Traversée aux disparus ce sont quatre textes écrits par quatre femmes : Maryse Condé, Yanick Lahens, Fabienne Kanor, Fatou Sy Savane. Elles viennent d’horizons géographiques différents, sont de générations différentes : 80, 60, 40 et 27 ans, la doyenne étant Maryse. Celles qui lui succèdent sont ses héritières. Ça se lit dans leurs écritures. On commence par son autobiographie [La vie sans fards, Ndlr] qui est aussi une manière pour moi de parler du processus d’écriture.

C’est une traversée à la fois de la littérature et de l’histoire de l’Afrique. Dans les années 1960, Maryse est arrivé en Afrique et a vécu le choc des cultures d’être une Antillaise allant sur le continent des origines. Elle devient écrivain peu après cette rencontre qu’elle raconte dans son autobiographie. Ensuite, on a Maryse qui raconte Ségou qui se passe dans l’Afrique coloniale. Et puis, on se retrouve en Haïti en 2004 avec l’histoire que l’on sait, la première République noire, et enfin on a La grande chambre de Fabienne Kanor qui se passe en France avec un sans-papier aujourd’hui ayant fait la traversée d’une manière volontaire. Il est avec une jeune femme française d’origine antillaise descendante d’esclave et dans leur chambre, s’invitent des fantômes de disparus pendant la traite.
Je travaille sur les écritures de femmes noires parce que je suis une femme noire. Après, ce sont des histoires de rencontre. Je lis un texte qui me plaît, j’ai envie de le porter sur la scène.

Quel sera le lien dans la mise en scène de ces pièces que vous montez séparément?
Elles sont toutes dans le même décor, avec les mêmes comédiennes. Elles sont dix filles et un garçon et chaque comédienne va traverser les écritures de toutes ces femmes. Une partie de la distribution a été rencontré lors des workshops, je donne un atelier et je repère des gens. Les pièces se montent à des endroits différents et puis après, toute l’équipe va se retrouver en avril et on verra comment ça se tisse, des choses vont naître que je n’ai pas prévu. Je travaille beaucoup comme ça, en fonction des rencontres ou de ce qui se passe sur le plateau.

Quel résultat souhaitez-vous obtenir en faisant la confrontation des textes, d’auteures, de style et d’époques différents ?
Quand un scientifique se lance dans une expérience, il ne sait pas le résultat de cette expérience. J’agis un peu comme ça. Je mets les choses ensemble et l’alchimie va opérer.  Je ne travaille pas sur plan mais en fonction de ce qui se passe, des gens. C’est une histoire d’aller et retour entre les comédiens et moi. Les acteurs ne sont pas des marionnettes pour moi et c’est la multiplicité des rencontres qui va faire que le spectacle sera ce qu’il est.  

Dans un projet, il est prévu un documentaire qui sera réalisé par Sarah Bouyain…
C’est un documentaire qui présente chaque auteure, des portraits. Après, il s’avère que Sarah Bouyain a décidé de faire un documentaire pour parler de ce projet, un film qui va s’appeler La Traversée et pour lequel elle cherche des financements, pour parler de l’histoire de l’esclavage par l’écriture. C’est moi qui ai pris contact avec elle au départ sans projet spécifique. J’ai lu son livre Métisse façon dans un premier temps, ensuite j’ai regardé ses films et elle, elle connaissait mes spectacles. On parle des mêmes choses. Ce qu’elle fait dans le cinéma ressemble à ce que je fais dans le théâtre. C’est contemplatif et elle travaille sur la question des origines.

Finalement, est-ce un projet théâtral, littéraire ou cinématographique ?
C’est tout ça à la fois. Le théâtre seul, ça n’existe pas. C’est  toujours fait avec un texte, une interprétation, de la musique, de la lumière, c’est un art total. L’art dramatique d’Afrique, et je revendique cette racine-là, est fait de plusieurs disciplines. Ce n’est pas un art de texte. Là, il s’avère que je fais un travail  autour de textes. Mais dans ce que vous avez vu de Ségou, il y a des choses que le texte ne peut pas dire et que la musique peut raconter, des émotions que la musique peut rapporter. Dans ce projet, on utilise pratiquement tous les éléments possibles et même la cuisine.

Dans votre travail, vous essayez de jeter des ponts entre l’Afrique et l’Europe, avez-vous le sentiment d’y arriver ?
Oui, je pense que j’y arrive. Il y a des ponts puisque les gens se reconnaissant dans mon travail, des deux côtés. En France, on dit que je fais un travail communautariste.

Et en Afrique, qu’est-ce qu’on dit ?
Ça dépend de qui parle et des coins, puisqu’il y a des pays auxquels j’appartiens. Au Mali je suis Malienne, en Côte d’Ivoire je suis Ivoirienne, j’ai d’ailleurs un état civil ivoirien. Je n’ai jamais eu l’impression qu’on parlait de mon travail comme d’un travail importé, d’autant plus que cette dernière forme est faite à partir d’une culture que je connais pas mal. Les gens viennent voir mes spectacles en France en pensant voir du théâtre africain. La plupart du temps, ils sont très déçus parce que ce qu’ils attendent, c’est des djembé et des gens qui dansent. Je pense que mon travail est métis. Dans le fond culturel premier il est français, je suis une fille de la République et en même temps, il y a toutes ces influences par mon éducation, ce que j’ai entendu comme musique, les histoires qui m’ont été raconté, les voyages qui ont alimenté mon travail.
 
La Traversée aux disparus
 
N’êtes-vous pas écartelée entre deux mondes ?
Le travail que je fais me permet de ne pas être écartelée, de faire le lien intimement. Ce qui est très compliqué dans le métissage c’est d’appartenir à la fois à un continent qui a souffert et à un continent qui a martyrisé, le bourreau et la victime. Nous sommes des hybridités, des monstres. C’est comme être l’enfant d’un viol. C’est ça qui peut être vécu comme quelque chose de douloureux parce qu’en soit, le métissage est une richesse.

Et vous, où vous situez-vous, bourreau ou plutôt victime ?
Ça dépend des jours, on est toujours l’un et l’autre en même temps. Quand je suis en Afrique, je ne me sens jamais complètement bourreau et jamais victime parce que je suis dans des endroits où j’ai un pouvoir économique. C’est plus compliqué en France d’être Noir, surtout aujourd’hui parce qu’il y a une histoire qu’on refuse d’entendre pour ce qu’elle est, une méconnaissance de l’histoire de la colonisation qui est terrible. Je pense qu’on s’attèle à faire taire ceux qui veulent la raconter. Il y a pleins de moyens très subtiles pour le faire : ne pas les éditer quand ils sont auteurs, ne pas les diffuser quand ils sont metteurs en scène, raconter qu’ils ont pété les plombs, etc. C’est une aberration d’aller chez quelqu’un, de prendre sa maison et de lui dire : ‘‘ maintenant tu vas manger ce que je mange, porter le nom que je te donne, t’habiller comme moi’’. Il y a beaucoup de gens qui ne connaissent pas cette réalité. Les gens qui habitent comme moi la frontière ont le devoir de raconter des deux côtés ce qui se passe.

Vous accompagnez aussi des personnes métisses comme vous qui veulent entreprendre un retour aux sources. Comment ça se fait ?
Je le fais très régulièrement. Là, ça été le cas avec Atsama Lafosse [comédienne dans Femmes de Ségou, Ndlr] qui est venu travailler pour la première fois au Cameroun, elle dont la mère est Camerounaise. Elle était venue en vacance petite et n’était pas revenu depuis 11 ans. Elle a maintenant un désir très fort de travailler ici. Effectivement, quand je travaille avec des métis, je me dis toujours que c’est bien qu’ils fassent cette démarche. Je pense que c’est important pour l’équilibre des personnes en général, quand elles ont plusieurs origines, d’être en lien avec ces racines. Après, tout le monde n’a pas la même démarche, il y a des gens qui s’en foutent complètement.

Et vous, qu’est-ce que ce retour aux sources vous a apporté ?

Je suis très Léonora, j’habite à la frontière, j’ai besoin des deux. Ça m’arrive très souvent d’assister à des malentendus et de comprendre le malentendu, de savoir que telle personne, de telle culture ne comprend pas ce que fait l’autre personne de l’autre culture. J’ai besoin que cette partie de moi-même qui est africaine puisse exister à l’endroit où elle est, sur son territoire. Je pense que nous qui sommes des enfants des diasporas avons le devoir de ramener quelque chose à l’Afrique. C’est à nous de transmettre des compétences donc nous avons bénéficié par le billet de l’école républicaine parce qu’en fait on a forcément une démarche qui peut se débarrasser de toute tentation néocoloniale. C’est très important que ce soit nous qui le fassions.

Comment vous vivez votre métissage en France ?

Quand on est métis, on est Noir en France. Par exemple, on te demande tout le temps d’où tu viens. Alors, au bout d’un moment, on finit par aller le chercher, cet endroit d’où on vient car apparemment, on n’est pas d’ici. C’est très compliqué et ce le sera toujours. Ce qui se passe au niveau politique avec l’affaire Dieudonné, a été assez emblématique. Je ne suis pas forcément d’accord avec les déclarations de Dieudonné, je trouve qu’il va très loin mais en fait, ce que j’ai trouvé extrêmement violent, ce sont les réactions. D’un coup, on ne permet plus l’expression. Un tas de gens comme moi, qui s’en foutaient, ont été obligés de prendre position. Ça veut dire qu’il y a qu’un seul génocide, ça veut dire que la traite, la colonisation, ce n’est pas grave. Ça a mis en perspective quelque chose qui est terrible pour les Français d’origine colonisée. C’est très loin d’être gagné puisqu’on est même en train de reculer. On ne veut pas entendre qu’il y a avait des sociétés organisées avant la colonisation, ça continue à nous détruire et c’est pour cela que j’ai voulu travailler sur Ségou. La traite n’est pas quelque chose de réglée et en France aujourd’hui, on ne peut pas le dire. Si on le dit, on est renvoyé à un communautarisme parce que la plupart des gens n’ont aucune conscience de ce que c’est. Vu qu’ils ne voyagent pas, ils ne voient pas. Quand on voit, on réalise.

J’allais souvent au Niger et c’est terrible. Le Niger n’appartient pas aux gens qui y vivent mais à une entreprise qui s’appelle Areva. Quand il y a eu deux enlèvements de Français et qu’ils ont été tués pendant l’assaut, ce qu’on ne disait pas en France c’est que 30 soldats nigériens ont aussi été tués. Dans le Nord du Mali, on envoie des contingents africains devant sur leurs propres terres et ça, quand on le voit, on est obligé d’être révolté et de devenir anticolonialiste.

Est-ce que Ségou justement peut permettre de comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans le Nord du Mali ?
Exactement, C’était un peu mon but, de raconter que cette histoire n’a pas commencé maintenant. Rien ne vient de rien, c’est toujours la suite d’une histoire.  

Qu’est-ce qu’on a perdu ?
La Traversée aux disparus
On a perdu beaucoup en spiritualité. Je pense que les religions révélées sont une catastrophe car elles ne sont pas adaptées à nos sociétés. Il y a quelque chose qui existe et quelqu’un de l’extérieur arrive et le détruit au nom de la religion, au nom d’un dieu hypothétique. Imposer une religion à un autre est toujours une aberration et il me semble que ce ne sont que les religions révélées qui font ça, qui mènent à ça. Derrière, il y a toujours une volonté de récupérer des terres. Il y a des Maliens aujourd’hui qui disent qu’ils ne sont pas musulmans. C’est récent et en réaction à ce qui se passe.

Vous parlez beaucoup de Léonora Miano avec qui vous avez travaillé sur Afropéennes. Envisagez-vous de travailler avec elle ?
Je partage pas mal de choses avec elle. Tout ce qu’elle dit trouve un écho en moi, ça me parle beaucoup. Une nouvelle collaboration ? Ça dépend d’elle. Je ne sais pas si elle a envisage de retravailler avec moi sur un projet, même si Afropéenne s’est très bien passé. Je pense que c’est assez douloureux pour un écrivain de voir son œuvre sur scène, il y a une dépossession. L’écriture est un travail solitaire et ce que le lecteur va en faire lui appartient. Là, il y en un partage collectif du texte à travers un autre artiste. Cela peut  être violent pour un écrivain.

Sur La Traversée aux disparus, les auteurs ont-ils un droit de regard ?
Avec chaque écrivain, la relation est différente. Maryse suit les choses de loin. Comme elle a vu Afropéenne, ce que je faisais avec le travail de Léonora, elle a confiance. On est allé chez elle avec l’actrice qui joue La vie sans fard, elle est d’accord avec notre adaptation. Elle a eu des échos de Femmes de Ségou et est assez contente de ce qui se passe. Yanick a vu plusieurs étapes du travail et à un moment, elle m’a fait une remarque mais sinon, je travaille seule. Avec Fabienne, on est beaucoup plus proche  parce que c’est moi qui lui ai commandé le texte. Et puis, on partage aussi le fait d’être de la même génération, d’être afropéennes. On est très en phase quand on se parle, on se comprend à demi-mot. Avec Léonora, je l’ai invité à venir à la répétition mais je crois qu’elle ne voulait pas s’impliquer et qu’elle était plutôt contente de voir le résultat. Mais c’est quand même violent puisque ce n’est plus son texte, c’est un texte qui appartient et qui est dit devant plein de gens.

Pourquoi ne pas chercher des textes de théâtre ?
En France, il n’y a un seul texte de théâtre qui parle de ces problématiques : Papa doit manger de Marie Ndiaye. Et il a été tellement monté et bien que je ne vais pas le monter aussi. J’ai un propos et je ne trouve pas d’auteurs d’art dramatique qui ont des propos qui correspondent au mien.

Envisagez-vous de vous mettre à l’écriture puisque le texte a finalement beaucoup de place dans votre travail?
Je pense qu’on ne sait pas tout faire. Par contre, j’ai un sens littéraire fort qui fait que je sais adapter. Je sais écrire, j’ai un propos mais je ne suis pas une bonne conteuse. J’ai voulu être écrivain en premier, j’étais sur plusieurs pistes artistiques en même temps. Je faisais de la danse et du théâtre au lycée, je voulais être comédienne comme beaucoup de jeunes filles. Je pense aussi que quand on est différents, métis ou homosexuel, le milieu artistique est très attirant parce qu’on a l’impression de pouvoir exprimer sa différence. Assez vite, j’ai compris que j’étais plus douée pour être derrière la scène. Ça se passe bien mais il y a des difficultés parce qu’il n’y a pas d’argent.

Justement, comment arrivez-vous à tourner en Afrique avec vos pièces qui comprennent souvent une multitude de comédiens?
C’est le paradoxe. Je peux faire des spectacles africains avec l’argent de la France, du colon. Sur Ségou, j’ai essayé d’embarquer un partenaire africain mais à partir du moment où on vient de France, on part du principe qu’on a les moyens. Je trouve que c’est une très mauvaise mentalité. On est anticolonialiste dans le discours mais en même temps, dans l’attitude, on  ne l’est pas.

Vous avez présenté en février à Yaoundé une adaptation du Tome I (Les murailles de terre, 1984) de la saga de Maryse Condé qui constitue un volet de "La Traversée aux disparus".  Pourquoi faire un zoom sur les femmes alors que dans le roman, elles sont plutôt effacées ?
 
C’est un choix artistique. C’est vrai que dans le roman, les personnages principaux sont des hommes et on a la parole des femmes qu’à travers le destin des hommes. Moi, cela m’intéressait de donner la parole à ces femmes. Je suis venu au Cameroun avec une équipe [Salimata Kamate (Côte d’Ivoire), Assitan Tangara et Lamine Soumano (Mali), Atsama Lafosse (France), Ndlr] que j’ai mélangé à des comédiens d’ici [Junior Esseba, Hermine Yollo, Clémentine Abena, Becky Beh, Ndlr]. On a développé les personnages de Ségou en fonction des propositions. Je travaille avec une jeune auteure ivoirienne, Fatou Sy Savane. Elle travaille sur l’adaptation du texte de Maryse Condé. Il y a eu une première étape de ce travail à Bassam en Côte d’Ivoire et Fatou s’est inspirée de ce que proposait les comédiennes. Elle parle aussi en son nom de jeune femme africaine de 27 ans et elle dit des choses qui sont totalement d’actualité.
Est-ce que cela a été plus facile de travailler avec des comédiennes ouest-africaines qui sont plus proches des réalités décrites dans la pièce qu’avec des comédiennes camerounaises ?
Non, il y a des difficultés dans les deux cas : effectivement les comédiennes ouest-africaines qui sont malinké et même bambara comprennent exactement de quoi on parle mais ont des difficultés à dire ce texte littéraire écrit par une Antillaise. En revanche, les comédiennes camerounaises ont un rapport à l’écriture littéraire de Maryse Condé beaucoup plus facile, un rapport très fort à la langue française parce qu’on est beaucoup plus francophone au Cameroun qu’au Mali.
Femmes de Ségou décrit bien la situation des femmes à cette époque du 18ème siècle. Avez-vous l’impression que les choses ont évoluées malgré le temps?
Il y a des choses qui ont changé mais ça ne change pas de la même manière que dans d’autres régions du monde, il y a un fond culturel qui reste. Je pense que les femmes africaines doivent se libérer par elles-mêmes. On ne pas être libérée par quelqu’un d’autre, c’est un non-sens, il n’y a que soi-même pour se désaliéner. Dans ces temps-là, est-ce qu’elles savaient qu’elles étaient opprimées ? Je ne crois pas. Aujourd’hui est-ce que la jeune femme africaine est plus libre ? Elle est soumise à des diktats économiques et sociaux qui ne la concernent pas, ses relations amoureuses sont très compliquées puisqu’elle est toujours mise en concurrence avec la femme blanche, même quand celle-ci n’est pas présente, donc elle la déteste alors qu’elle ne lui a rien fait puisqu’elle aussi subit. Elle n’est pas libre. Je pense qu’il y a quelque chose d’hybride qui doit s’inventer. Avec le pouvoir économique de la femme, l’homme perd sa virilité, il ne sait plus où se placer mais il me semble que dans le règne animal, chez beaucoup de mammifères, c’est la femelle qui domine l’homme. Et je pense que dans l’histoire, à un moment donné, quelque chose s’est passé qui a retiré cette suprématie à la femme. Le fait que la femme devienne forte, c’est quelque chose qui est dans l’ordre naturel des choses. Après, c’est une féministe qui parle.
En regardant la pièce, on se rend compte que l’esclavage existait déjà dans les sociétés africaines avant la traite négrière. L’une des formes d’esclavage est-elle plus inique que l’autre ?
L’esclavage de caste est une organisation de la société. L’esclavage de la traite implique une destruction des structures qui existent et elle vient de l’extérieur. Au royaume de Ségou, il y avait des captifs de guerre, des esclaves de caste, des gens qui étaient au service des nobles comme il y en avait en Europe avec des serfs au Moyen-âge, et puis il y a la traite. Naba qui est un noble bambara est capturé pour devenir esclave pour des Européens, on va le retrouver au Brésil. Ce n’est pas la même histoire. L’esclavage de caste, on est d’accord ou pas avec, c’est un système d’organisation sociale et ça existe encore. L’esclavage de la traite est un génocide, une catastrophe humaine. L’esclave de caste n’est jamais déshumanisé, ça reste un être humain. L’esclave de la traite est déshumanisé, on en fait un animal. 

Propos recueillis par Stéphanie Dongmo, Yaoundé, février 2014

dimanche 23 mars 2014

Cinéma : Un festival à Bafoussam

Le Festival international du cinéma se déroulera dans la capitale de l’Ouest-Cameroun du 28 mars au 5 avril.

En blanc, Alvine Kouambo, la promotrice du festival. Au milieu en noir, Reinhild Dettmer-Finke, la tête d'affiche.
Alvine Kouambo, la présidente de l’Association Ecran pour le renouveau du cinéma africain, promotrice du Festival international du cinéma indépendant de Bafoussam (Ficib), a donné une conférence de presse le 20 mars à l’Institut Goethe de Yaoundé. Le but de cette rencontre était d’annoncer la seconde édition du festival qui se tiendra du 28 mars au 4 avril 2014.

15 films toutes catégories confondues (longs-métrages, courts-métrages et documentaires) sont programmés. Six productions camerounaises sont à l’affiche. Notamment « 2000 cedis » de Banderas Kouam, « Destination fatale » de Michel Cédric Deugoue, « The bag » de Maspéro Bilobe, « Décision finale » de Mitéran Megoupo, « Le témoin de l’ombre » de Mireille Idelette Kouyembous et « Hold strong » de Marius Bonfeu, installé depuis plusieurs années en Afrique du Sud.

Huit prix seront décernés à l’issue du festival : la Silhouette d’or de la meilleure fiction, meilleur court-métrage, meilleur documentaire, meilleure animation, prix spécial du jury, interprétation féminine, interprétation masculine et prix du public.

A côté des projections cinématographiques à la Communauté urbaine et à la Maison du parti de Bafoussam, il y aura une réflexion sur le thème « le financement du cinéma camerounais : des ressources locales à mobiliser ». Le but étant d’encourager les opérateurs économiques locaux à investir dans le cinéma.

Le Ficib a pour but de promouvoir le cinéma indépendant, d’encourager la diversité culturelle, de propager l’art cinématographique, de découvrir et d’encourager de nouveaux talents et de favoriser les rencontres entre les professionnels du cinéma. Pour Alvine Kouambo, « le cinéma existe bel et bien au Cameroun et n’a besoin que d’un souffle et un esprit nouveaux ».

La tête d’affiche de cette édition est Reinhild Dettmer-Finke, épouse du sélectionneur national des Lions indomptables et réalisatrice du film « Le ventre de Tokyo » programmé au festival. « J’aime aller au cinéma. Quand je suis arrivé ici, j’ai appris qu’il n’y avait plus de cinéma du tout. Si je peux soutenir le cinéma camerounais, je le ferai. Regarder un film, c’est comme ouvrir une fenêtre sur le monde », a-t-elle déclaré.

Stéphanie Dongmo 

Théâtre : Douloureusement femmes

Dans Femmes de Ségou présenté le 22 février à l’Institut français de Yaoundé, Eva Doumbia interroge la condition féminine et donne le premier rôle aux femmes, des ombres dans le roman de Maryse Condé dont la pièce est l’adaptation. Le contexte est celui d’une Afrique prise au piège entre l’islam, la traite négrière et la colonisation, avec des conséquences contemporaines.

Eva Doumbia
Ségou, royaume bambara dans l’actuel Mali, au 18ème siècle. Guerre, esclavage, et islam provoquent de profonds bouleversements. Dans cette situation trouble, les hommes tiennent le premier rôle. Les femmes, fortes ou fragiles, ne sont évoquées qu’à travers les tribulations masculines. Ce sont ces ombres du tome I de la saga Ségou (Les murailles de terre, 1984) de l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé qu’Eva Doumbia a voulu mettre en lumière dans sa pièce en construction, pour réhabiliter la parole féminine dans l’histoire de l’Afrique.

L’histoire se vit à travers la concession des Traoré, deux générations et quatre personnages principaux : Sira, la captive peule prise par force par le chef de la famille et traitée comme une épouse ; Nadié, la concubine que le fils noble n’épousera jamais parce que de classe sociale inférieure ; Nya, la bara muso (première épouse) qui se pose en maîtresse de maison incontestée et Nyeli, sa coépouse mal aimée, méchante et gourmande.

Regard de féministes
Cette femme qui n’est qu’évoquée dans le roman de Condé devient ici un personnage central qui ponctue la pièce de ses cris, qui n’arrivent pourtant pas à libérer sa colère, son désespoir et toute sa solitude. Un rôle porté avec hauteur par une Clémentine Abena en grande forme. Mais il y a aussi les petites esclaves dont le bavardage, alors qu’elles pilent dans un mortier sans beaucoup de naturel, permet de renseigner sur le contexte de la pièce et de faire avancer la fiction. Bien que très différentes, ces personnages se ressemblent par une vie de sacrifices et de souffrance. Les cris de ces femmes de Ségou résonnent à Yaoundé, trois siècles après, avec beaucoup de justesse. Le regard est celui de féministes (texte et mise en scène), la condition de la femme n’a pas évoluée en changeant de costume et d’époque.

Ce sujet épuisé au théâtre est mis en perspective à travers l’histoire d’un peuple, d’un continent violé, dépouillé et soumis tour à tour par l’islam, la traite et la colonisation. Ils vont mettre l’Afrique à genou et provoquer des changements radicaux dont les ramifications alimentent aujourd’hui encore la crise au Nord du Mali. Une situation que Doumbia avait déjà dénoncée dans la pièce Guerre de Lars Noren, présenté en décembre dernier à Bamako.

Cette  tranche d’histoire ne s’enferme pas entre les murailles de terre de la concession des Traoré mais s’élève jusqu’à Tombouctou et même au-delà de l’océan. De l’impressionnant décor architectural décrit dans le roman, la metteure en scène qui signe aussi la scénographie a restitué un pan dans une grande sobriété. Avec un sol de sable qui rappelle le rivage et les navires qui ont enlevé des fils à des familles. Un déracinement qui fait qu’aujourd’hui encore, nombre d’Afrodescendants essaient, tant bien que mal, de reconstruire une identité en miette. Des plaies béantes qui se transmettent de génération en génération, comme si les chambres noires n’avaient pas disparu avec la traite négrière.

Moment de réalité
Sur la scène, les hommes sont évoqués mais complétement effacés. Seul Tiekoro est présent. Il n’apparaît que pour briser le cœur de sa compagne (Nadié) ou celui de sa mère (Nya). La comédienne Salimata Kamate est touchante dans son rôle de mère. Pour exprimer sa douleur de voir son fils se convertir à l’islam, elle laisse tomber, dans un cri de désespoir, le pagne noué autour sa poitrine nue en battant le sol des pieds. Nous plongeant ainsi dans la nostalgie d’une époque révolue où les femmes africaines, camerounaises notamment, savaient pleurer.

Doumbia introduit un moment de réalité dans la pièce lorsqu’il est question de la nudité de Nadié et que les autres comédiens obligent presque Assitan Tangara qui l’incarne, à se débarrasser de son boubou, en prenant le public à témoin. Cette volonté de faire comprendre qu’en réalité, la jeune fille à cette époque-là ne porte qu’un cache-sexe peut déconcentrer le spectateur. Le jeu, subtil, est mis en relief par la lecture et la narration. Les accents sont différents comme pour souligner l’africanité de la pièce, mais la prononciation non harmonieuse des noms comme Tomboutou ou Tiekoro entre les comédiennes ouest-africaines et camerounaises saute à l’oreille.

N’empêche, la musique jouée en live par Lamine Soumano et les chœurs chantés en bambara installent définitivement le spectateur au Mali, dans une ambiance des temps anciens qu’avait déjà décrite la série Les rois de Ségou (21 épisodes de 26mn, 2010) de Boubacar Sidibé. Présenté au public pour la première fois, la pièce tient le spectateur en haleine durant un temps qui semble très court.
Stéphanie Dongmo

Femmes de Ségou, d'après Maryse Condé
Adapté par Fatou Sy Savané
Mis en scène par Eva Doumbia, assistée de Junior Esseba.
Avec Salimata Kamate, Assitan Tangara, Hermine Mingèlè, Clémentine Sheen Abena, Atsama Lafosse, Beh Mpala Becky, Junior Esseba, musique live par Lamine Soumano

mercredi 5 mars 2014

Lady Ponce : femme en diamant

La diva du bikutsi lance une foire-exposition de neuf jours à Yaoundé, à l’occasion de la Journée internationale de la femme 2014.


 La semaine de la femme en diamant (Sefedi) se tient à l’esplanade du stade Omnisport de Yaoundé depuis le 1er mars, et jusqu’au 9 mars prochain, sous le parrainage du ministère de la Promotion de la femme et de la Famille. Plusieurs organisations y présentent leur produits et activités, parmi lesquelles l’association des femmes bayam-sellam, Unesco, le Cinéma Numérique Ambulant, Cameroon art critics, l’association de journalistes culturels camerounais.

Tous les soirs, dès 18h intervient un concert avec une palette d’artistes de choix. Le 11 mars, Le 9 mars, il est prévu une remise de prix et le 11 mars, une remise de dons dans un orphelinat de Yaoundé. Annoncé d’abord gratuits, les stands sont finalement payants pour la plupart, de même que l’entrée au Sefedi.

Lady Ponce, promotrice de la Semaine de la femme en diamant, explique : « La femme a trop d’amour à donner, c’est celle-là qui supporte tout. Le but de ce projet est de valoriser la femme multiple, de nouer un dialogue avec les femmes pour valoriser leurs activités. A la fin, nous allons décerner des prix : la Bayam-Sellam de l’année, la couturière, la braiseuse de l’année, etc.»

Lady Ponce est devenue une vraie business woman. Après le cabaret Ponce attitude, la maison de production NAR et l’espace de beauté Ponce original fashion, la voilà qui veut donner à la ville de Yaoundé une manifestation aussi grande que le Fomaric organisé à Douala par un autre artiste, Nkotti François.

Stéphanie Dongmo 

mardi 4 mars 2014

Cinéma : Mis me binga 5 est lancé

L’édition 2014 du festival international de films de femmes se déroule à Yaoundé du 6 au 9 mars prochains.
Le public à la conférence de presse 

 Les promoteurs du festival ont donné une conférence de presse ce 3 mars à l’Institut Goethe de Yaoundé, pour présenter la 5ème édition de Mis me binga qui se déroule à Yaoundé sur le thème « traditions et droits de la femme ». Une conférence est organisée autour de ce thème le 6 mars dès 10h au Clac de Mimboman. 
A l’affiche, plusieurs films sur cette thématique : « Le dos de la veuve » de Mary Noel Niba sur la spoliation des veuves, « W.A.K.A. » de Françoise Ellong qui présente les tribulations d’une prostituée qui essaie d’élever son fils dignement. 11 films sont en compétition, des courts-métrages venus d’Espagne, de Côte d’Ivoire, du Kenya et bien sûr du Cameroun avec le très récent « Touni Bush » de Pascaline Ntema qui revisite l’histoire du maquis à l’Ouest Cameroun.

Comme l’année dernière déjà, le Binga talent récompense le meilleur film tourné pendant le festival, dans le cadre d’un accompagnement des jeunes porteurs de projets cinématographiques. Mais déjà, le jury est dévoilé. Il est composé d’Astrid Ariane Atondji connu pour son documentaire « Koundi et le jeudi national », Michel Kuate, promoteur du festival la Nuit du court métrage à Douala et Enoka Ayemba, critique et consultant installé en Allemagne.

Les projections se déroulent au 6 au 9 mars à l’Institut Goethe de Yaoundé. Des projections en plein air sont prévues dans deux quartiers de Yaoundé les 8 et 9 mars, avec le soutien technique du Cinéma Numérique Ambulant. Le festival s’ouvre le 6 mars à 20h à l’Institut Goethe et se ferme le 9 mars à 20h à la Fondation Muna.

Pour Evodie Ngueyeli, directrice artistique du festival, « l’objectif est d’encourager les femmes à s’approprier du cinéma, outil de communication de masse », le festival étant une plate-forme pour rendre visibles les œuvres faites par les femmes, sur les femmes. Le festival évolue dans un environnement difficile, qui devrait impliquer plus de professionnalisation. Narcisse Wandji, fondateur de Mis me binga : « chaque édition du festival est un véritable challenge, on travaille au learning by doing et on gagne en maturité ».

Une maturité qui n’a pas empêché que le festival ne puisse pas se tenir à l’Institut français de Yaoundé cette année et pour cause ! Le dossier de demande du festival est parvenu à l’Ifc tardivement, quand la salle était déjà occupée, a dit Narcisse Wandji. 

Stéphanie Dongmo 

Cinéma : Des films contre les violences faites aux femmes

Le Cinéma Numérique Ambulant a organisé, du 14 au 28 janvier, une tournée de projections-débat en plein air dans des villages de l’Extrême-Nord.

Près de 400 personnes attendent impatiemment le début de la projection. 
 Mardi, 21 janvier 2014 à Bogo. Il est 17h30 sur la place du village, devant le lamidat. L’équipe du CNA Cameroun monte l’écran et le matériel pour la projection. Tout autour, près de 300 personnes attendent déjà impatiemment le début de la soirée. Ils seront 800 à la fin de la soirée. Certains, surpris, regardent de tous leurs yeux le grand écran qu’ils découvrent.

18h30. La nuit est tombée, la prière du soir vient de s’achever, la projection peut commencer. Au micro, Valérie Tchuente, l’animatrice, présente le projet de ciné-débat éducatif contre les violences faites aux femmes que le Cinéma Numérique Ambulant (CNA) du Cameroun mène dans les départements du Diamaré et du Mayo-Tsanaga, région de l’Extrême-Nord, en partenariat avec le Fond canadien d’initiative locales.

Assis devant sa cour, le lamido assiste de loin à la projection. Le sous-préfet de Bogo, Fouapon Alassa, est présent. De même que la déléguée d’arrondissement de la Promotion de la femme et de la famille, Pauline Monembou, qui, durant le débat, répond aux questions du public en sa qualité de personne-ressource. Deux films sont diffusés : « Lani » du Béninois Claude Balogoun qui porte sur la répartition inégale des travaux domestique entre fille et garçon dans une famille et « Moolaadé » du Sénégalais Sèmbène Ousmane, sur l’excision et le courage d’une femme.

Un programme qui plait particulièrement au public. Le long métrage de fiction constitue le clou de la soirée. Les cris d’horreur fusent quand Collé Ardo, le personnage principal du film, se fait fouetter sur la place du village par son mari. Les commentaires vont bon train dans l’assistance, toute la soirée. Les populations saluent le courage de cette femme qui a su défendre les droits de sa fille. D’autant plus que le film est traduit en fulfulde, la langue locale, en simultanée à la diffusion.

Puis vient le débat. Les gens se bousculent pour prendre la parole et parler des violences et discriminations dont les femmes sont victimes : poser des questions, témoigner de leur expérience ou dire simplement leur réticence. Les femmes restent en retrait et se taisent. Mais les jeunes filles brisent le silence et disent leur détermination à s’autodéterminer, face aux hommes qui essaient d’expliquer, de justifier. Le débat est lancé, les discussions au sein de cette communauté se poursuivront bien après le passage du CNA.

Cinéma social 

Le cinéma pour promouvoir l’équité homme-femme, à quelques semaines de la Journée internationale de la femme. Violences physiques et psychologiques, viol, excision, mariage forcé et précoce, scolarisation de la fille, tout y passe. Pour présenter ce projet, la présidente du CNA Cameroun, Stéphanie Dongmo, a donné une conférence de presse le 14 janvier à Maroua. Elle explique que les problèmes cités plus haut limitent les capacités des femmes, les exposent à la dépendance et réduisent leur contribution dans la lutte contre la pauvreté. Aussi, « le but de ce projet est d’amener les femmes, mais aussi les hommes et les jeunes, à prendre conscience des discriminations et des violences dont les femmes sont victimes. Cette prise de conscience va entraîner un changement favorable de comportements, propice à l’autonomisation des femmes ».

Mais pourquoi utiliser le cinéma pour faire passer des messages sociaux ? Stéphanie Dongmo répond : « Il existe une véritable synergie entre cinéma et sensibilisation. Le cinéma est un canal approprié pour la diffusion des messages vecteurs de  développement humain durable. Par le billet de l’imaginaire et de la symbolique, les films que nous projetons permettent à des gens peu informés de percevoir que d’autres choix sont possibles pour leur vie ». Joseph Peyo, le chargé de programme politiques et affaires publiques au Haut-Commissariat du Canada au Cameroun, ajoute: « nous pensons que le CNA est un moyen puissant pour faire passer des messages concernant la promotion des droits de la personne ».

Par cette opération, le CNA Cameroun espère toucher 10 000 personnes. Un public conquis, qu’il reste à fidéliser pour le cinéma africain.

Ashley Tchameni 

Article paru dans la mensuel Mosaiques de Février 2014