lundi 20 février 2012

Portrait : Insoumis Dikongué Pipa

Le cinéaste de 72 ans est, jusqu’ici, le seul Camerounais dont le film, « Muna Moto », sous-titré en 25 langues, a été distingué de l’Etalon de Yennenga en 1976 au Fespaco. 

Jean-Pierre Dikongué Pipa
 
Il aura fallu deux rencontres pour venir à bout de l’entretien avec Jean-Pierre Dikongué Pipa. Samedi, 24 décembre 2012, à la nouvelle route Bessenguè, à Douala. A l’entrée de la concession, un chien roux aboie contre l’étranger. Dans le salon, Dikongué Pipa est couché dans un canapé. Des médicaments jonchent la table. Leur odeur n’arrive pas à dissiper le fumet qui provient de la cuisine, à l’autre bout de la pièce. Le cinéaste est malade. Il parvient difficilement à se relever pour tendre une main molle. Ses cheveux sont plus blancs que jamais, et sa mine défaite. Sa chemise blanche est ouverte sur une poitrine qui se lève et s’affaisse à un rythme rapide. Mais Dikongué Pipa n’a rien perdu de son piquant. « Il y a sept jours, on m’a déclaré mort », dit-il avec le sourire, avant de préciser : « Je ne voudrais pas que vous fassiez mon portrait, mais, je voudrais vous parler de ce que je sais ». Ce qu’il sait relève d’une expérience cinématographique engrangée depuis 1965, date à laquelle il réalise son premier court métrage, « Un Simple ».  

Malgré sa fatigue, c’est avec beaucoup de vaillance que Dikongué Pipa, né en 1940 à Douala,  se lance dans ses souvenirs. Ses yeux brillent, son visage s’illumine, sa voix s’anime. Il ne veut pas parler du présent, encore moins du futur, mais du passé. De son enfance, précisément. De cette époque privilégiée où, seul garçon d’une famille de trois enfants, il était choyé par ses sœurs et par sa mère, Ndouta Hogbe Agatha. Le portrait de la disparue est le seul tableau du salon. « Ma mère était une femme acariâtre, très sévère », se souvient-il, en jetant un regard nostalgique sur la photographie. Dans cette (contre) plongée aux souvenirs, il est interrompu par un jeune homme qui lui apporte un gros quartier de viande. Cadeau de fin d’année de sa sœur aînée. Malgré les bonnes dispositions de l’hôte, l’entretien tourne court. Pris de malaise, Dikongué Pipa s’excuse et se retire dans sa chambre.

Joies et peines de l’enfance
Le second rendez-vous sera meilleur. L’entretien a lieu lundi, 17 janvier 2012. Jean-Pierre Dikongué Pipa va mieux. Son visage a retrouvé des couleurs, sa voix est plus claire. Toujours aussi hanté par son enfance, il se raconte volontiers. Avec le temps, les dates ne sont plus très précises, les détails se font un peu flous. Mais la volonté de se remémorer est là, bien vivace. « Je suis un bâtard. Mon père adoptif, l’époux de ma mère, Moukoury Dikongué, m’a pris comme son fils. Je suis l’enfant de l’autre ». L’enfant de l’autre est la traduction en français de son film à succès « Muna Moto ». Qui a dit que la vie de l’artiste était dissociable de son œuvre ? Son enfance lui a laissé des blessures inguérissables : « J’ai été beaucoup maltraité. Mon père adoptif s’amusait à me railler, j’étais le souffre-douleur de cet homme qui n’a pas eu d’enfant ». Certains chagrins sont cependant plus douloureux que d’autres : « Un jour, mon vrai père, Pipa Fabien, un pêcheur, m’a accusé injustement de lui avoir volé 100 FCfa et m’a donné une gifle magistrale. J’ai décidé de ne plus jamais lui parler. Quand il est mort, je ne suis pas allé à son enterrement». Dikongué Pipa n’avait que 7 ans au moment des faits. 65 ans après, il n’a rien oublié. Et rien pardonné.

Il reconnaît volontiers avoir pris sur le caractère acariâtre et rancunier de sa mère. Il lui doit aussi son franc-parler et ses convictions. Il ne met pas les gants pour dire les choses auxquelles il croit. Alors que son père adoptif veut qu’il abandonne le nom de Pipa pour porter le sien, il s’y oppose. Finalement, un compromis est trouvé. A Pipa, viendra s’ajouter Dikongué, puis Jean-Pierre, son nom de baptême. Mais tout cela est bien loin aujourd’hui. L’homme est lui-même père de cinq enfants. Officiellement. Il a récemment marié sa benjamine, âgée de 28 ans.

Danse, théâtre, cinéma
La passion de l’écriture se manifeste assez tôt chez lui. Dès son jeune âge, il écrit des poèmes. Certains sont destinés à des filles. Une anecdote : alors qu’il est élève au cours moyen II à l’école primaire St Jean-Bosco à Douala, il écrit une lettre enflammée à une camarade de classe. La missive est interceptée par le directeur de l’école qui le renvoie. De la fessée que sa mère lui a donnée ce jour-là, il se souviendra encore longtemps. Heureusement pour lui, il est un élève intelligent et sera réhabilité. A son adolescence, Dikongué Pipa se passionne pour la danse et le théâtre. Il compose des chorégraphies, écrit des pièces  et crée sa propre compagnie, Jeunesse artistique club. A 17 ans, Dikongué Pipa va en aventure en Côte d’Ivoire, avec pour seul bien la somme de 18 000 FCfa, représentant la dot de sa sœur. Là-bas, il est engagé comme correcteur au journal Abidjan Matin. Plus tard, il va s’envoler pour la France, « les poches vides mais la tête pleine ». Une fois de plus, la chance lui sourit. Il rencontre à Paris une femme blanche qui le prend sous son aile, comme un fils. Libéré des soucis matériels, Dikongué Pipa peut alors s’inscrire au Conservatoire libre du cinéma français, de 1962 à 1964.

A sa sortie de l’école, le jeune homme est recruté au ministère de la Coopération française. « Mon chef de cabinet, Jean René Debrix, m’adorait. C’est lui qui m’a encouragé à écrire mon premier long métrage ». Avant ça, le cinéaste avait réalisé trois films d’école, des courts métrages dans lesquels il décrit la vie des Africains en Europe. Encouragé par son mentor, Dikongué Pipa écrit un scénario qu’il baptise « Le ban de sable », devenu « Muna Moto ». Le film est produit grâce au soutien financier de la Coopération française.

Muna Moto et le succès 

Une scène du film Muna Moto
« Muna Moto » (1h30, 1974) raconte les tribulations d'un couple d'amoureux confronté aux pesanteurs de la tradition, la dot en l’occurrence. Le film est porté alors par de jeunes acteurs amateurs : Gisèle Dikongué Pipa, David Endéné, Arlette Din Bell, Philippe Abia… Aujourd’hui encore, « Muna Moto » reste le coup de cœur de Dikongué Pipa. Pour Bassek Ba Kobhio, le président du festival Ecrans noirs, « c'est un film qu'on doit enseigner dans toutes les écoles de cinéma », soutenait-il dans Le Jour en 2010. Guy Jérémie Ngansop, ancien journaliste à Cameroon Tribune et auteur de l’essai « Le cinéma camerounais en crise » ( L’Harmattan, 1987), explique que « Muna Moto » a permis au cinéma camerounais, né une dizaine d’années plus tôt, de sortir de ses frontières. « Malheureusement, il est très mal accueilli par le public camerounais qui ne comprend rien aux séquences oniriques et flash-back, le tout aggravé par une mauvaise qualité du son », estime-t-il.

A la décharge de son auteur, les difficultés rencontrées : « N’ayant pas de moyens, j’avais du matériel désuet. La caméra était vieille, restée longtemps inutilisée au Centre culturel français de Yaoundé, qui me l’a prêtée. Le cameraman, animateur au Ccf de Douala, était photographe de formation », expliquait-il dans une interview à La Nouvelle Expression. De plus, « lorsqu'il décide de tourner « Muna Moto », Dikongué Pipa est confronté au désintérêt de la presse. Celle-ci ne se fait l'écho que des films de Sembène Ousmane », explique le  critique de cinéma Jean-Marie Mollo Olinga.

Une préoccupation secondaire, selon Dikongué Pipa : « Je ne fais pas un film pour les journalistes, je fais un film que je sens », martèle-t-il. Le temps lui a donné raison. Sous-titré en 25 langues, « Muna Moto », une référence du cinéma camerounais, a raflé des prix : Tanit d'argent aux Journées cinématographiques de Carthage (Tunisie) en 1976, Grand Prix Georges Sadoul (France) en 1975, Grand Prix Festival international du film de l'Ensemble francophone (Suisse) en 1975. Plus important, il a reçu le Grand Prix du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), la grand-messe du cinéma africain, en 1976. « Muna Moto » demeure d’ailleurs, jusqu’ici, le seul film camerounais à avoir été distingué de l’Etalon de Yennenga, 37 ans après.  

Dikongué Pipa
 Une situation que le cinéaste tente d’expliquer : « Mon style cinématographique est particulier. Je pars d’une idée banale pour créer un monde.  Nous sommes tous des cinéastes, mais nous n’avons pas été à la même école. Je ne suis pas venu au cinéma pour me faire de l’argent, mais pour m’exprimer artistiquement. Avant de réaliser « Muna Moto », j’ai été premier assistant dans plusieurs films. Il faut avoir fait au moins trois films comme assistant pour prétendre être réalisateur ». Il regrette qu’aujourd’hui, les jeunes se précipitent dans la réalisation, sans avoir eu le temps d’apprendre, sans avoir été à « la bonne école de l’assistanat ». Il ajoute : « Beaucoup viennent au cinéma avec l’ambition d’être applaudis. C’est pourquoi ils veulent être réalisateurs, c’est-à-dire, celui qu’on admire ». Dikongué Pipa reconnaît pourtant qu’il n’a pas suffisamment transmis son savoir-faire. « J’ai formé un seul jeune, Edimo Dipoko, qui est ingénieur de son. La jeune génération ne vient pas vers vous pour apprendre, mais pour vous prouver quelque chose ». Ce qui l’exaspère.

Politique cinématographique
Les quatre autres longs métrages de Dikongué Pipa, qui, entre-temps, est retourné s’installer à Douala où il a renoué avec le théâtre, n’ont pas connu le succès de « Muna Moto ». « Les autres n’ont pas aussi bien marché parce que je me suis refusé à un label. Les Blancs voulaient me cantonner à des films sur la misère africaine. Mais, pour moi, chaque film doit être original », soutient-il. Original, oui. Plaisant, certainement. « Le cinéma est un art, un spectacle qui a besoin d’argent. Nous sommes arrivés à un point où il nous faut une vraie politique du cinéma. Un réalisateur ne doit pas seulement faire un bon film, mais un film qui plaît ». Au Cameroun, ce n’est pas encore le cas. Et la censure en est, en partie, responsable : « Chez nous, la censure a joué un rôle déstabilisateur, car plus politique que sociale. Critiquer le pouvoir était une abomination. Or, un pouvoir qui ne se critique pas n’avance pas ».

Grande gueule ? Dikongué Pipa s’en vante même : « Je suis une tête brûlée », ajoute-t-il. Et ce n’est pas tout : « Je suis un malin, un intelligent». Mais, comme tous les artistes, cet homme à l’esprit combatif a aussi une sensibilité à fleur de peau. Capable de défendre ses idées avec acharnement. Capable aussi de fondre en larmes lorsqu’il est ému. Son franc-parler est étonnant ; sa sincérité, déconcertante : « J’ai été franc-maçon mais j’en suis sorti parce que je me sentais bloqué, je n’avais plus d’imagination. Personne au monde ne donne rien pour rien, pas même Dieu ». Même s’il confesse que « Dieu m’a aimé plus que tout autre ». Depuis lors, Dikongué Pipa a décidé de s’éloigner des cercles du pouvoir : « Le pouvoir est sans pitié. Il faut approcher ses hommes avec méfiance », conseille-t-il.

Pas ordinaire
Tout au long de sa vie, Dikongué Pipa aura été danseur, musicien (il compose une partie des musiques de ses films), cinéaste, mais il se dit être avant tout dramaturge. Le théâtre l’a aidé à faire du cinéma : « Au théâtre, j’ai appris à utiliser l’espace. Le déplacement, le regard d’un comédien, pour moi, ce n’est pas gratuit ». C’est le cas dans son film « Badiaga », où joue la chanteuse Beti Beti (décédée à la fin des années 80). Pour l’auteur, le succès d’un film réside aussi dans la direction d’acteur : « Un comédien ne se voit pas, le réalisateur est son miroir ». Pourtant, c’est par le cinéma que Dikongué Pipa a pu s’imposer au monde entier : « Le cinéma m’a tout apporté. Il m’a révélé à moi-même ma personnalité, il m’a permis de vivre, de sentir. Je suis déjà conscient que je ne suis pas ordinaire. Et aujourd’hui, j’en bénéficie à tous les niveaux ». L’ancien agent en service à la Communauté urbaine de Douala continue d’ailleurs de vivre des dividendes de ses films, après s’être retrouvé sans pension, quand il a pris sa retraite en 2008.

L'affiche du film Badiaga
S’il a pris sa retraite dans l’administration, le président de l’Organisation camerounaise des professionnels du cinéma et de l’audiovisuel (Ocapac, créée en 2008) continue de travailler pour le cinéma. Pour le moment, il a rangé dans un tiroir le scénario de « La Cicatrice ». Ce qui l’importe, désormais, c’est « Lumière de l’ombre », une fiction fantastique qui porte sur la dot. Encore une affaire de dot ? Dikongué Pipa répond : « La dot, pour moi, c’est l’honneur d’une fille. Elle marque le respect qu’un homme a pour une femme qu’il veut épouser. Mais, les parents ne doivent pas espérer s’enrichir sur cette dot ». Le scénario est écrit, reste à trouver des financements. Le cinéaste a aussi été sollicité par Vincent Ndoumbè, pour réaliser un film qu’il a écrit, « Malobe la légende ».

Dikongué Pipa n’est pas seulement réalisateur, il est aussi acteur. Il a joué dans « Les veuves volontaires » d’Alphonse Beni (sorti l’année dernière). Avant cela, il avait eu un rôle dans « Les pygmées de Carlo » (2002) du Juif Français Radu Mihaileanu. Au total, il a travaillé dans une trentaine de films. Des projets, il en a encore plein la tête. Ne signe-t-il pas dans « Badiaga », en guise d’épigraphe, que « le vivant n’est pas en retard » ?
Stéphanie Dongmo 


Filmographie non exhaustive
-          Un simple, 1965 (Evocation autobiographique du monde occidental vu par un Africain) ;
-          Les cornes, 1966
-          Rendez-moi mon père, 1966 (un poème contre la guerre)
-          Muna Moto, 1974 (les tribulations d’un couple d’amoureux écrasé par le poids de la tradition)
-          Le prix de la liberté, 1978 (l’histoire d’une jeune fille qui quitte la campagne pour la ville)
-          Canon Kpa-Kum, 1980 (documentaire sur le club Canon de Yaoundé)
-          Music and Music: Super Concert, 1981
-          Badiaga, 1983
-          Histoires drôles et drôles de gens, 1983 (Anecdotes et sketches populaires camerounais)
-          La Foire aux livres à Hararé, 1984 (une importante manifestation culturelle autour du livre africain)
-          Courte maladie, 1987

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